La définition de Fantasme

Pour Sigmund Freud, le fantasme désigne une représentation, un scénario imaginaire, conscient, préconscient ou inconscient, qui implique un ou plusieurs personnages et qui met en scène de façon plus ou moins déguisée un désir . Le fantasme est à la fois effet du désir archaïque inconscient et matrice des désirs, conscients et inconscients, actuels. Dans le prolongement de Freud, Jacques Lacan a souligné la nature essentiellement langagière du fantasme. Il a aussi démontré que les personnages du fantasme y valaient bien plus par certains éléments isolés que par leur totalité.

Le fantasme selon Freud

Dans ses premières publications, Freud utilise le concept de fantasme dans un sens relativement large, désignant par là une série de productions imaginaires plus ou moins conscientes. Un moment déterminant dans son élaboration théorique du fantasme fut sa découverte du caractère imaginaire des traumatismes rapportés par ses patients comme cause de leurs difficultés actuelles. Ce qui lui était présenté comme souvenirs s'avérait n'avoir qu'un rapport relatif avec la réalité dite historique et même, parfois, n'avoir de réalité que psychique. Freud en déduisit qu'une force inconsciente poussait l'homme à remodeler son expérience et son souvenir. Il y vit l'effet d'un désir premier. Pour lui, il s'agissait d'une tentative de reproduire, sur un mode hallucinatoire, les premières expériences de plaisir vécues dans la satisfaction des besoins organiques archaïques. Par la suite, Freud dut constater que la répétition de certaines expériences suscitant le déplaisir pouvait aussi être recherchée et cela pour le plaisir qu'elles procurent au sein même du déplaisir et des souffrances qu'elles impliquent. Le fantasme n'est pas seulement l'effet de ce désir archaïque, il est aussi la matrice des désirs actuels. En effet, les fantasmes archaïques inconscients d'un individu cherchent une réalisation au moins partielle dans la vie concrète de l'individu. Ainsi, ils transforment les perceptions et les souvenirs, ils sont à l'origine des rêves, des lapsus et des actes manqués, ils induisent les activités masturbatoires, ils s'expriment dans les rêveries diurnes, ils cherchent à s'actualiser, de façon déguisée, par les choix professionnels, relationnels, sexuels et affectifs de l'individu. On voit donc le caractère circulaire des rapports qui nouent fantasme et désir. Mais on peut aussi voir qu'il existe des fantasmes conscients, préconscients et inconscients. Seuls ces derniers sont impliqués dans une définition stricte du concept psychanalytique. Certains de ces fantasmes inconscients ne deviennent accessibles à l'individu que dans la cure. D'autres restent à tout jamais sous l'emprise du refoulement originaire. Ils ne peuvent donc être que reconstruits par interprétation. Freud indique également que, si le fantasme figure le désir inconscient de l'individu, l'individu lui-même peut être représenté dans le fantasme par divers personnages qui y sont inclus. En fonction du narcissisme et du transitivisme originaires, les renversements de rôle dans ce scénario fantasmatique sont fréquents. Enfin, Freud distingue certains fantasmes qu'il appelle originaires , désignant par là les fantasmes qui concernent l'origine de l'individu, c'est-à-dire sa conception (par exemple, les fantasmes de scène primitive ou encore les romans familiaux), l'origine de sa sexualité (par exemple, les fantasmes de séduction) et, enfin, l'origine de la différence des sexes (par exemple, les fantasmes de castration). Aussi, il n'y a pas de relation immédiate entre le fantasme et les événements concrets vécus par l'enfant, ce qui apporte une nouvelle preuve de l'importance du désir dans la constitution du fantasme.

Le fantasme selon Lacan

Lors de son élaboration du schéma dit de la personne , en 1966, Lacan représente le fantasme par une surface incluant les diverses figures du moi, de l'autre imaginaire, de la mère originaire, de l'idéal du moi et de l'objet. Cette surface du fantasme est bordée par le champ de l'imaginaire et par celui du symbolique, tandis que le fantasme recouvre celui du réel. Ces notations indiquent bien le caractère transindividuel du fantasme, sa participation, fût-elle marginale, aux champs du symbolique et de l'imaginaire et surtout sa fonction d'obturation du réel. Dans cette perspective, le regard du père présent dans le fantasme sera beaucoup plus important que le père lui-même. Il en va de même pour le sein de la mère qui allaite l'enfant, le fouet que manie le professeur qui punit l'enfant ou le rat avec lequel on torture la victime. Que le fantasme se compose d'éléments relevant des univers symbolique et imaginaire de l'individu, et qu'il soit en relation d'obturation avec son réel, s'exprime aussi dans le mathème proposé par Lacan: $ x a. Ce mathème écrit la structure de base du fantasme. On y retrouve l'univers symbolique sous la forme de cette barre qui figure la naissance et la division de l'individu consécutives à son entrée dans le langage. On y retrouve aussi l'objet a en tant que perdu, lieu vide, béance que l'individu va tenter d'obturer, sa vie durant, par les divers objets a imaginaires que la particularité de son histoire l'aura amené à privilégier. Enfin, on peut y lire la fonction de nouage (x) du symbolique ($), de l'imaginaire (a) et du réel (a) qu'opère le fantasme, ainsi que la double fonction de protection. En effet, il protège l'individu, non seulement contre l'horreur du réel, mais aussi contre les effets de sa division, conséquence de la castration symbolique. Autrement dit, il le protège contre sa radicale dépendance par rapport aux signifiants. L'objet a du fantasme a donc une double valeur. En tant qu'objet réel, il est irrémédiablement perdu. Néanmoins, s'il est le résultat d'une opération logique, certaines parties du corps propre se prêtent particulièrement à l'opération logique de détachement qui transpose son objet dans l'imaginaire: le regard, la voix, le sein et les fèces. En effet, nous n'avons jamais accès à notre regard en tant que regardant l'autre, ni non plus à notre voix comme elle est perçue par l'autre. Les fèces sont à l'évidence parties du corps détachables, perdues et à perdre. Quant au sein, il n'est pas seulement perdu parce que l'enfant a été un jour ou l'autre privé du sein maternel mais plus essentiellement parce que ce sein a été d'abord vécu par l'enfant comme partie intégrante de son propre corps. Le nombre des objets a réels est limité. Celui des objets a obturateurs imaginaires est infini. Que l'objet du fantasme se distingue de l'objet du besoin et de l'objet de la pulsion s'indique facilement lorsque l'on considère, à titre de paradigme, le sein (objet imaginaire ou réel du fantasme), le lait maternel (objet du besoin), le plaisir de la bouche (objet de la pulsion). Par ailleurs, que l'objet du fantasme ne coïncide pas avec l'objet d'amour, c'est ce que révèlent plus d'une difficulté de couple et notamment le fréquent clivage qui sépare la femme objet d'amour et celle qui suscite le désir. Au contraire de l'objet du fantasme, l'objet d'amour est souvent marqué par l'idéalisation ou encore par le narcissisme, ce qui amène plus d'un amoureux à constater que ce qu'il aime dans l'autre est le reflet de sa propre image, plus ou moins idéalisée. Ainsi, la complexité et la difficulté de la vie des couples réside en bonne partie dans la nécessité de faire coïncider en un seul objet, d'une façon qui satisfasse l'individu, l'objet du fantasme, celui de la pulsion et celui de l'amour. Par ailleurs, Lacan a proposé de différencier la formule du fantasme de l'hystérique et celle du fantasme de l'obsessionnel. Le mathème produit pour l'hystérie souligne que l'hystérique ne cherche pas dans l'autre l'objet de son fantasme mais bien l'Autre absolu tandis qu'il s'identifie à l'objet du fantasme de l'autre et, de façon cachée, au manque de phallus. Celui de l'obsessionnel écrit la multiplicité et l'interchangeabilité des objets a qu'il vise, tous placés sous l'index du signifiant du phallus, c'est-à-dire très érotisés. Quant au fantasme du pervers, il souligne la recherche chez l'autre de sa division et sa volonté de l'accentuer à l'extrême. Par rapport au fantasme, dans la perspective lacanienne, la finalité de la cure consiste à faire le tour du fantasme inconscient archaïque en repérant la part prise par le désir de l'Autre concret de l'enfance dans la constitution de ce fantasme, la dépendance radicale au signifiant que ce fantasme tente d'oblitérer et la béance nodale subjective que les objets a imaginaires tentent de faire oublier.

Autres termes psychologiques :

Symptôme Imaginaire Oral Masochisme Topologie

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Institut Français de Psychanalyse

Association Loi 1901 – Etablissement supérieur d’enseignement et de recherche

Le scénario fantasmatique

Nicolas Koreicho  – Juin 2014

Scénarios pervers, paraphilique, narcissique, onirique, artistique

« Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentales, ils rêvaient tous de réussites, de carambouilles formidables… Ils se voyaient expropriés, c’était des fantasmes ! » Céline , Mort à crédit, 1936.

fantasme dictionnaire psychanalyse

Jean-Honoré Fragonard – Céphale et Procris, 1755 – Musée des Beaux-Arts, Angers

Distinctions  : Fantasme – Passage à l’acte – Délire – Mythomanie – Hallucination

Le terme « fantasme », avant d’avoir été popularisé par la psychanalyse, provient du grec  phantasma  qui signifie « fantôme, hallucination visuelle », puis « fantaisie » repris en proximité du grec  phantasia  signifiant « apparition,  vision », puis « imagination », jusqu’à l’actuel « fantasme »  de la famille de   phainein   « apparaître » . Une définition du mot « fantasme » dans le Nouveau Larousse illustré de 1906 nous intéresse dans la mesure où elle fait intervenir une production mentale ayant un double sens, au passage tout comme le symptôme, d’un contenu latent et d’une forme manifeste : « Chimère qu’on se forme dans l’esprit ».

Il est nécessaire de différencier le langage propres aux pulsions (inconscient : délires), de celui accessible par le conscient (fantasmes), des constructions fantasmatiques perverses agies (passages à l’acte pervers), du mode discursif (mythomanies), du mode perceptif (hallucinations).

Dans la névrose, les fantasmes sont refoulés et entraînent une souffrance alors que, dans la perversion, les pulsions s’expriment sous l’égide du principe de plaisir. D’où la théorie freudienne : « La névrose est le négatif de la perversion ».

Les fantasmes qui accompagnent les relations sexuelles (érotiques, actives, pré- et post- orgasmiques, négatives) sont conscients ou provoquées ou imposées par les « rejetons » du refoulé et transmis de la pensée, visuelle le plus souvent, à l’impulsion physique.

Le fantasme est conscient et ne se manifeste pas dans la réalité (sauf réalisation substitutive avec mise en scène).

Le délire est inconscient et se manifeste dans le réel neurologique et l’isolement de la perception. L’acception contemporaine du terme permet une prise de liberté, relative, dans la réalisation cadrée de plaisirs cadrés dans un contexte.

La mythomanie est un syndrome discursif produit par un clivage du moi ou un ersatz facilitant l’équilibre du mythomane. Ex. Le syndrome de Münchausen.

L’hallucination est l’expression d’un désir, ou d’une crainte, en une perception sans référent située hors de la réalité du sujet (diff. du délire). A ce titre elle est mentale, (visuelle, auditive), sensorielle (impression de réalité), cénesthésique (sensation), motrice.

Selon les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse , le fantasme est un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, d’une façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir et, en dernier ressort, d’un désir inconscient. » (Laplanche, Pontalis – 1967).

Lorsque Freud définit le mouvement qu’il nomme désir ( wunsch ), il évoque l’hypothèse du réinvestissement d’une trace mnésique de satisfaction liée à l’identification pulsionnelle. L’observation de la satisfaction alimentaire chez le nouveau-né constitue un exemple du premier repérage pulsionnel : La faim, créatrice de tension (cris, pleurs) est source de déplaisir. Le lait, pourvoyeur de satisfaction (apaisement) est source de plaisir. La tétée est source de résolution sexuelle, future éventuelle modèle à fantasme. Ainsi, c’est une expérience de satisfaction qui est liée à la réduction de la tension originaire de la pulsion. Cette première expérience de satisfaction, organique, laisse une trace, mnésique, une représentation du processus pulsionnel au niveau de l’appareil psychique à laquelle se trouve désormais liée l’image et la perception de l’objet ayant procuré le plaisir. Dès que le besoin se représentera, la relation précédemment établie sera la source d’une nouvelle impulsion ; elle investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire. Autrement dit, elle reconstituera la situation de la première satisfaction où l’enfant imagine (fantasme) avoir créé l’objet. La propension à « créer » du fantasme pourra par la suite s’établir à l’envi.

Un fantasme, ou plus élaboré, un scénario fantasmatique , est un scénario imaginaire, une fiction où le sujet est présent et qui figure de façon plus ou moins déformée, par les processus défensifs, et les instances du Ça, du Moi, du Surmoi, l’accomplissement d’un désir. On ne peut donc pas parler de mémoire au sens commun du terme, mais de traces mnésiques dans l’Inconscient du sujet, lesquelles sont des réalités psychiques pour le sujet de l’Ics, mais que la personne ignore, ou veut ignorer. Il existe tout un répertoire de la vie fantasmatique : sexualité, agression, fantasmes de gloire, d’abandon, de castration, etc., liés à quelques noyaux organisateurs de la vie psychique, en particulier aux fantasmes originaires. Le fantasme est une formation de compromis , il élabore et aménage différents matériels psychiques, dont certains sont conscients et d’autres pas. Certains fantasmes demeurent inconscients. Par ailleurs, le fantasme peut témoigner d’une fixation de la sexualité à un stade psychosexuel, comme le stade oral ou le stade anal. De ce point de vue, il est résultat d’une régression . La capacité à fantasmer signe une certaine normalité psychique, ainsi qu’il en est du souvenir, du rêve, etc. : on peut soupçonner chez les patients psychosomatiques une défaillance de la fonction fantasmatique, repérée sous la forme de la pensée opératoire . Le fantasme permet ainsi une régulation psychique des désirs inconscients, nécessaire à la bonne santé mentale.

Les fantasmes originaires

Les fantasmes originaires sont des fantasmes qui transcendent le vécu individuel et ont un certain caractère d’universalité. En ce sens, ils sont à rapprocher des mythes collectifs. Ils « mettent en scène » ce qui aurait pu dans la préhistoire de l’humanité participer à la réalité de fait et à ce titre ils entrent dans le cadre de la réalité psychique.

Ce sont : La scène primitive – La castration – la séduction – la vie intra utérine, le sein maternel. Ils renvoient respectivement à : La différence des générations – La différence des sexes – La différence désirs-interdits – la différence des pulsions de vie et de mort. Ils sont le fondement des origines de la Loi symbolique .

«  Je nomme fantasmes originaires ces formations fantasmatiques — observations du rapport sexuel des parents, séduction, castration, etc.  » Freud.

Les fantasmes dits originaires se rencontrent de façon générale chez les êtres humains, sans qu’on puisse en chaque cas invoquer des scènes réellement vécues par le sujet ; ils appelleraient donc, selon Freud, une explication phylogénétique où la réalité retrouverait sa dimension historique : la castration par exemple, aurait été effectivement pratiquée par le père dans le passé archaïque de l’humanité, afin de limiter la rivalité et/ou de réduire une démographie non pensée. Si l’on envisage maintenant les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires (scène originaire, castration, séduction, retour au sein et/ou à la vie intra-utérine), ils se rapportent tous aux origines, individuelles et collectives. Comme les mythes, ils prétendent apporter une représentation et une « solution » à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure ; ils dramatisent comme moment d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité, d’une nature telle que cette réalité exige une explication, une « théorie ». Ainsi, dans la « scène originaire », c’est l’origine du sujet qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes ; dans le retour au sein ou à la vie intra-utérine, c’est la différence des pulsions de vie et des pulsions de mort.

Le fantasme comme construction

Le fantasme peut être appréhendé comme une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène, d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, et de surmonter une angoisse. Ces pulsions refoulées cristallisent sur elles les complexes morbides les plus différents.

« Au lieu d’être enfoui dans les profondeurs du moi, l’objet redouté ou désagréable peut être dérivé vers un fantasme imaginaire et agréable, où se dissout l’angoisse, souvent en retournant l’objet en son contraire ». Freud.

Le fantasme est une création psychique consciente de scénarios idéalisés autour de désirs non assouvis ou espérés, notamment dans des domaines libidinaux et à ce titre devant transgresser les interdits relatifs aux règles éthiques et morales. Le fantasme se crée consciemment et souvent n’est pas réalisé par respect des lois ou des principes inhérents au respect personnel. En soi, le fantasme est un désir inassouvi, et, par métonymie, interdit. Le sujet est toujours présent dans de telles scènes, soit comme observateur, soit comme participant grâce à une certaine permutation des rôles, des attributions. L’épopée sadienne est en ce sens tout-à-fait précise. Il semble aussi être le lieu d’opérations défensives selon la mise en oeuvre des modalités les plus archaïques : retournement sur la personne propre, renversement en son contraire, dénégation et projection. Dans la mise en scène organisée par le fantasme, la dimension de l’interdit est toujours présente dans le déploiement même du désir.

Bibliographie : – Laplanche et Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse , P.U.F, 1967 – Chemama et all. : Dictionnaire de la psychanalyse , Larousse, 1993 – « Les fondements de la clinique », Javier Aramburu , in La cause freudienne , N° 50, février 2002

Le fantasme paraphilique

Exemple du transsexualisme. Dans le transsexualisme, à partir d’une dépression précoce, sur la base d’une séparation, le sujet a introjecté au niveau psychique la bonne mère, et au niveau physique la mauvaise mère en un clivage devant être réparé par une réalisation fantasmatique concrète (à rapprocher de l’anorexie mentale, des hystéries, des hypocondries). Le transsexuel se refuserait à toute élaboration fantasmatique. S’y révèle une intolérance psychique à la pulsion, un déficit de représentation qui oblige le sujet à évacuer l’énergie vers le corps. C’est comme si le fantasme, ne pouvant pas être élaboré psychiquement devait apparaître dans le réel. L’espoir mégalomaniaque du transsexuel consolidé et prêt à être concrétisé par le désir du ou des parents, ne peut qu’être déçu, en référence à la dépression précoce, et peut finir par convaincre le chirurgien d’intervenir. A une revendication fantasmatique est alors répondu une correction corporelle qui ne résoudra naturellement rien à la dépression originelle. A cet égard, le concept de transgenre est un fantasme plus ou moins réalisé, en une paresse, comme de nombreux concepts parasexuels contemporains, qui consiste à établir dans les textes de loi et dans les textes juridiques ce qui ne veut pas faire l’effort de la compréhension.

Le fantasme narcissique comme construction perverse

Les fantasmes dans les stades fondamentaux de la personnalité. Ils sont transposables dans les fantasmes sexuels, à certaines conditions de sauvegarde, d’assentiment et de respect de la loi. – Les fantasmes de l’oralité visent à posséder l’autre, à les incorporer . Dans la relation, cela se traduit par la possessivité, la dévoration, la jalousie, la boulimie, l’anorexie, la kleptomanie, les toxicomanies, l’intégration de l’autre (sexualité addictive), l’effraction et la destruction sur un mode agressif (les fantasmes de viol prennent leur place ici), les fantasmes d’abandon et de fusion. – Les fantasmes de l’analité de la première phase sont dirigés vers la rétention (possession), puis la destruction de l’objet. Dans le rapport sexuel, apparaîtra le désir de mordre, griffer, déchirer, détruire, uriner, etc. – Les fantasmes de l’analité de la deuxième phase sont plus orientés vers la prise de contrôle de l’objet sous la forme d’une manipulation . Ici, la possessivité se met en scène par les marques temporaires (fouet, éjaculation faciale, soumission…) ou plus ou moins définitives (colliers, tatouages, piercings…). Ces fantasmes engendrent des relations de domination/soumission avec selon l’humeur l’utilisation de cravaches, fessées, martinets… – Les fantasmes de l’Œdipe font appel bien évidemment à un troisième objet. Les désirs se matérialisent dans le voyeurisme, l’exhibitionnisme, les rapports multiples, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le mélangisme… – Les fantasmes narcissiques qui sont des déclinaisons de fantasmes pervers, des fantasmes limites, délictuels, toxicologiques.

Le fantasme onirique

Le domaine du fantasme onirique est infini et éminemment personnel, même si l’on y trouve des symboles et des thèmes communs à tout un chacun. Les procédés utilisés pour mettre en oeuvre le rêve et sa signification sont la condensation, le déplacement, la représentatibilité (figurabilité) et l’élaboration secondaire. Le mécanisme principal des rêves pour la représentation fantasmatique est la figurabilité et permet de transformer les pensées en scénarios visuels et dynamiques grâce aux phénomènes de visualisation et de représentation symbolique des pensées et des mouvements psychiques.

« Le contenu du rêve consiste le plus souvent en situations visualisables [anschaulich, note du traducteur] ; les pensées du rêve doivent donc tout d’abord recevoir une accommodation qui les rende utilisables pour ce mode de figuration. Imaginons, par exemple, qu’on nous demande de remplacer les phrases d’un éditorial politique ou d’une plaidoirie devant un tribunal par une série de dessins ; nous comprendrons alors sans peine les modifications auxquelles le travail du rêve est contraint pour tenir compte de la figurabilité dans le contenu du rêve » (Freud. Sur les rêves, 1901).

En analyse, le transfert, particulièrement actif dans la relation du rêve, est propice au partage des affects, ainsi par conséquent que la réduction de la densité de l’angoisse que les  événements originels, et les sensations y afférentes, ont pu re-produire. L’ambivalence et le clivage y développent leur oeuvre adoucissante,  acceptable, donc. Autant dire que la possibilité de symbolisation des traumas du rêveur peut se réaliser, dans la mesure où l’interprétation des fantasmes et des scénarios du rêve met en perspective, grâce à l’analyse, la représentation (figurabilité) de leur impact passé à traiter et à séparer de la difficulté actuelle de l’analysant.

Le rêve comme régulation fantasmatique : Fin du Songe d’une nuit d’été

Le fantasme artistique

Le territoire du fantasme artistique, de la même manière, est infini et repose sur les conjonctions personnelles de l’artiste, du spectateur, de la sensibilité et du monde et, éventuellement, d’une certaine idée de la beauté, du travail de l’artiste et de la civilisation. Il permet en réalité immédiatement la rencontre de deux mondes de fantasmes, celui de l’artiste et celui du spectateur. Cette rencontre est le fruit, comme indiqué précédemment, de deux sublimations. Cependant, la particularité d’une fantasmatique artistique tiendrait en ce que il exprime une dialectique entre la singularité de l’artiste et son intention de partager cette singularité avec le monde, au point de l’annihiler, et d’annihiler l’idée même de beauté, de travail de l’artiste, de la civilisation, jusqu’à mettre en question l’existence artistique de l’oeuvre, en même temps que le fantasme de l’art parie sur la possibilité pour l’oeuvre fantasmatique d’exister entre le principe de plaisir et le principe de réalité, dans un entre-deux impossible et instable et, par là même, possiblement créateur.

Le père noël est une ordure : « le délire de l’artiste » :

Nicolas Koreicho – Juin 2014 – Institut Français de Psychanalyse©

  34RL1H3      Copyright Institut Français de Psychanalyse

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Articles similaires, un commentaire.

Le problème d’aujourd’hui est dans la nature des fantasmes, ainsi que dans leur capacité à être réalisés, acceptés comme  » valides « … Que penser, par exemple, du projet d’Élon Musk, pour enrayer la destruction de la planète, de créer une colonie sur Mars ?? Qu’en est-il d’un tel fantasme ? Est-il capable de contrer la destructivité humaine sur terre ? Cette évasion  » agie  » reste-t-elle un fantasme ? Qu’avons-nous fait de l’imagination ?

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 fantasme

 phantasme.

nom masculin

(latin phantasma, -atis, du grec phantasma, apparition)

  • Représentation imaginaire traduisant des désirs plus ou moins conscients ; spécialement en psychanalyse, scénario de l'accomplissement du désir inconscient : Être dominé par ses fantasmes. Les fantasmes d'une société. (Les fantasmes peuvent être conscients [rêveries diurnes, projets] ou inconscients [rêves, symptômes névrotiques].)

Difficultés de fantasme

ORTHOGRAPHE

Avec un f initial. - L'orthographe phantasme est aujourd'hui presque entièrement abandonnée, sauf dans le vocabulaire technique de la psychanalyse.

Mots proches

À CONSULTER ÉGALEMENT DANS L'ENCYCLOPÉDIE

stade anal.

Stade prégénital d'organisation libidinale que S. Freud situe entre les stades...

Hans Bellmer . Dessinateur, graveur, sculpteur assemblagiste, photographe et peintre allemand...

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désir [PSYCHANALYSE]

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érotisme. [LITTÉRATURE]

Description et exaltation par la littérature de l'amour sensuel...

Sigmund Freud . Médecin autrichien, fondateur de la psychanalyse...

inconscient.

L'une des trois instances dans la première topique freudienne.

Jacques Marie Lacan . Psychiatre et psychanalyste français...

Œdipe (complexe d').

Ensemble des données relatives au désir de l'enfant à l'endroit de...

tradition orale.

Qui se transmet verbalement et non par des textes écrits.

psychanalyse.

Méthode d'investigation psychologique visant à élucider la signification inconsciente des conduites...

représentation.

Action de représenter quelqu'un, une collectivité ; la ou les personnes...

À DÉCOUVRIR DANS L'ENCYCLOPÉDIE

  • cerf . [FAUNE]
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  • délinquance juvénile.
  • Girondins .
  • hernie de la paroi abdominale . [MÉDECINE]
  • Lénine . Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine .
  • orang-outan . [FAUNE]
  • République (I re ).
  • saumon . [FAUNE]
  • tigre . [FAUNE]
  • Westphalie (traités de).

fantasme dictionnaire psychanalyse

VOIR LA TRADUCTION

fantasme dictionnaire psychanalyse

Les suffixes « -ace » et « -aud » ont un sens :

La Psychanalyse/Dictionnaire

Acte manqué

1. En psychanalyse, on appelle actes manqués un ensemble de phénomènes qui se produisent lorsqu’un individu s’exprime ou agit autrement qu’il n’avait l’intention de le faire . Cette notion englobe des erreurs d’expression ( lapsus ), de lecture ou d’audition, qui se traduisent par des interversions ou des confusions et qui font souvent dire à un individu le contraire de ce qu’il voulait dire. D’autres phénomènes résultent de l’ oubli momentané d’un mot ou d’un projet. Certains enfin se caractérisent par des pertes incompréhensibles d’objets familiers . Ce sont des incidents apparemment insignifiants, qui n’ont guère de conséquence pratique. C’est pourquoi ils ne donnent lieu qu’à de faibles émotions.

2. L’individu peut ne pas s’en apercevoir. Quand il lui arrive de prendre conscience de l’écart existant entre son intention et le résultat obtenu, il l’explique volontiers par son inattention ou par le hasard . Il est possible encore de recourir à des explications d’ordre physiologique. Ainsi les lapsus se produisent souvent quand on est fatigué ou que l’on souffre d’un mal de tête. Cependant Freud a montré dans «  Psychopathologie de la vie quotidienne  » (1901) qu’il ne s’agit pas simplement d’un fonctionnement défectueux de l’appareil psychique, mais d’ actes psychiques complets , dont l’étude peut avoir une portée profonde.

3. Pour Freud, les actes manqués sont des formations de compromis , qui naissent de l’opposition de deux tendances ou intentions concurrentes, dont une est manifeste et l’autre latente . À travers l’acte manqué, l’individu résout ce conflit , en manifestant de façon déformée la tendance latente. Le lapsus peut être ainsi un compromis entre une intention respectueuse relevant de la volonté consciente du sujet, et une intention injurieuse refoulée. Pour cette raison, l’acte manqué est en même temps un acte réussi  : il est l’expression d’un désir inconscient . Comme le rêve, il masque tout en rendant explicite quelque chose qu’il est impossible de refouler complètement.

4. Dans la mesure où les actes manqués ont un sens par rapport à l’interférence de deux intentions et non par rapport à des influences d’ordre physiologique (qui ne font que faciliter ces manifestations psychiques), Freud y voit surtout une possibilité de dépasser les limites de la psychologie traditionnelle. Aussi n’hésite-t-il pas à écrire que « les actes manqués, comme tels, nous intéressent peu ». Leur étude est un préalable à l’approche de la psychanalyse. Elle met en avant l’existence de tendances latentes susceptibles d’en perturber d’autres et de mettre en cause l’équilibre psychique du sujet. Elle annonce une conception dynamique des phénomènes psychiques.

5. L’analyse des actes manqués élargit non seulement le champ de la psychologie, mais encore celui de la psychanalyse. D’abord parce que ces manifestations psychiques sont compatibles avec un bon état de santé et sont observables par tous : elles ne relèvent pas en général de la pathologie; ensuite parce qu’on peut les rapprocher d’actes symptomatiques comme les tics ou le fait de chantonner une même mélodie sans motif apparent. Ces anomalies du comportement, qui sont familières à tous, se laissent interpréter de la même manière que les actes manqués. À travers leur étude, la psychanalyse vise la compréhension de l’être humain dans sa totalité.

1. L’acting out est une mise à Jour brutale des pulsions, des fantasmes, des désirs inconscients d’un individu. La postposition « out » ayant deux sens en anglais, cette expression indique que ce qui est d’habitude refoulé est, d’une part, extériorisé par le sujet (« out » signifie ici dehors), et, d’autre part, s’exprime à fond (« out » suggère alors l’idée de complétude). Le verbe allemand « agieren », employé par Freud, et l’expression française « mise en acte » n’expriment pas cette double signification. C’est pourquoi les psychanalystes de langue française leur préfèrent le terme anglais « acting out », proposé par Ernst Kris en 1951 dans un de ses articles.

2. Dire que le refoulé s’exprime à fond signifie que le sujet va beaucoup plus loin qu’avec un acte manqué : l’acte manqué est un compromis entre l’activité consciente du sujet et les désirs inconscients qu’il refoule, permettant à ceux-ci d’apparaître de façon plus ou moins voilée (dans un lapsus par exemple). Ici, au contraire, le sujet a une attitude agressive et ne craint pas de mettre gravement en jeu son équilibre psychique en rejetant tout mécanisme de défense. Alors que l’acte manqué est ponctuel, l’acting out est un relâchement systématique et complet du refoulement.

3. Cette agressivité est susceptible de s’exercer aussi bien à l’ encontre de l’individu lui-même que d’une autre personne. Mais, la plupart du temps, le retour du refoulé s’accomplit pendant ou après une séance de cure, en réaction au travail du psychanalyste. Il manifeste alors le refus du transfert de la part du patient. En général, dans la cure, les désirs inconscients du sujet apparaissent d’une manière détournée, par la substitution de la personne du psychanalyste (qui devient l’objet de son désir) à une personne antérieurement connue. C’est ce que Freud appelle le transfert. Il s’agit d’une étape importante qui doit mener le patient à la guérison de ses troubles mentaux. Seulement, il arrive que ce patient exprime ses désirs de façon impulsive, en refusant ce compromis qu’est le transfert. L’acting out marque ainsi la fin brusque de la relation analytique.

4. Jacques Lacan oppose, dans « Réponse au Commentaire de Jean Hippolyte sur la Verneinung de Freud » (1954), acting out et hallucination. Dans les deux cas, ce que le sujet refoulait jusqu’alors réapparaît. Mais tandis que l’hallucination est subie et se présente comme une « passion du sujet », l’acting out suppose que le sujet agit. Ce n’est plus sa perception consciente qui se trouve modifiée, sans qu’il le veuille, c’est lui-même qui apporte des réponses au psychanalyste. Celles-ci, tout en paraissant parfois incongrues, n’en traduisent pas moins la violence de ses pulsions et rendent impossible la poursuite de la cure.

5. Certains psychanalystes emploient le terme d’ « acting in » pour désigner les actes qui se produisent durant la séance analytique et celui d’acting out pour ceux qui se manifestent en dehors d’elle. D’autres auteurs n’établissent pas de distinction entre l’acting out et le « passage à l’acte », bien que cette dernière expression, utilisée d’autre part en clinique psychiatrique, se rapporte plutôt à des actes Impulsifs violents (agressions sexuelles, automutilation, etc. ) n’ayant pas nécessairement un rapport avec le transfert.

Adler (Alfred)

1. Associé à la naissance du mouvement psychanalytique, dont il devait rapidement se séparer, disciple dissident, puis rival de Freud, Alfred Adler est le fondateur d’une école de psychothérapie dynamique orientée vers l’étude des relations de l’individu avec son milieu social en fonction d’une théorie de la personnalité qui néglige le rôle de la sexualité et de l’inconscient au profit du moi et de l’instinct d’agression.

2. Né à Vienne (Autriche) le 7 février 1870, Alfred Adler devient dès la fin de ses études médicales (1895) l’un des premiers disciples de Freud. Dans une étude sur les rapports entre les déficiences organiques congénitales et les troubles psychiques (1907), il souscrit sans réserves aux thèses freudiennes pour expliquer la tendance de certains névropathes à compenser leur « sentiment d’infériorité » par des manifestations agressives. Dans cette attitude, Adier décèle une protestation virile contre le sentiment de faiblesse lié à la féminité que tout individu porte en lui. Mais il renonce très vite à cette application dogmatique du freudisme pour défendre un point de vue diamétralement opposé.

3. Pour Adler, ce n’est pas la pulsion sexuelle, mais l’aspiration à la perfection qui rend intelligible le dynamisme de la vie psychique. L’hérédité, l’éducation, les hasards sociaux ont déterminé dès l’enfance l’idéal que chaque individu s’efforce d’atteindre par son style de vie. Destinée à compenser le sentiment d’infériorité ressenti initialement par l’enfant face au monde adulte, cette construction psychique protège le sentiment de supériorité qui anime les conduites humaines.

4. Dans la névrose, l’individu fuit le contact d’une réalité décevante pour sauvegarder sa supériorité fictive. L’interprétation adlérienne des symptômes névrotiques recherchera donc les aspirations idéales à demi-conscientes du patient. Elle tentera de lui faire accepter ses véritables « dimensions » pour favoriser sa réinsertion dans la vie sociale. L’analyse adlérienne utilise les mêmes procédés de traitement que les autres doctrines de psychothérapie dynamique (psychanalyse de Freud ou psychothérapie analytique de Jung). C’est la nature des conflits analysés et les schémas d’explication proposés qui font son originalité.

5. Les rivalités personnelles accentuant les oppositions doctrinales, Adler rompt, dès 1911, avec Freud, pour qui d’ailleurs « les enseignements adlériens scientifiquement inexacts, mettent en péril le développement futur de la psychanalyse ». Complexe infantile non liquidé de révolte contre le père, selon les freudiens, l’« affaire Adler » ne semble guère avoir remis en question la suprématie du maître viennois.

6. Après sa rupture avec Freud, Adler poursuit jusqu’à sa mort en 1937 son activité de clinicien et son œuvre théorique. En dépit des oppositions qu’il suscite, sa contribution à la psychopédagogie moderne, telle qu’il l’a exposée dans « La Psychologie de l’enfant difficile » ou « L’Éducation des enfants », ne peut être négligée. Par l’attention qu’il porte aux aspects sociaux des problèmes psychiques, reflet, peut-être, de ses profondes convictions socialistes, sa doctrine est pour certains l’indispensable complément et non l’irréductible antithèse des idées freudiennes.

1. Terme particulier du langage psychanalytique emprunté à la psychologie allemande (Affekt), l’affect désigne tout état émotif ou affectif, agréable ou pénible. En psychanalyse clinique, il n’existe que des affects fusionnés ou des « constructions d’affect » (Freud). C’est donc plutôt un terme catégoriel qui regroupe tous les aspects subjectifs et qualitatifs de la vie émotionnelle au sens le plus large (sensations, sentiments, émotions, passions, etc.). Chez Freud, l’affect ne se comprend que par l’intermédiaire de la pulsion, laquelle s’exprime sous deux formes : la représentation et l’affect.

2. Dès 1895, avec les premiers travaux de Freud et Breuer sur la psychothérapie de l’hystérie, la notion d’affect prend de l’importance. Le symptôme hystérique aurait pour origine un événement traumatique auquel n’a pas correspondu une décharge adéquate : c’est I’« affect coincé ». Le processus de remémoration peut alors provoquer la reviviscence de l’affect lié à l’événement et être thérapeutiquement efficace. « Je connais, dit Freud dans « La Naissance de la psychanalyse », trois mécanismes : 1° celui de la conversion des affects (hystérie de la conversion) ; 2° celui du déplacement de l’affect (obsessions) ; 3° celui de la transformation de l’affect (névrose d’angoisse, mélancolie). »

3. Plus tard, dans ses travaux sur l’Inconscient et le refoulement (1915), Freud définit l’affect comme la « traduction subjective de la quantité d’énergie pulsionnelle ». En outre, parlant du « quantum d’affect » (Affektbetrag), il dit qu’il « correspond à la pulsion pour autant que celle-ci s’est détachée de la représentation et trouve une expression adéquate à sa quantité dans des processus qui nous deviennent sensibles comme affects ». À la question posée par Freud : « Est-il légitime de parler d’affect inconscient ? », beaucoup de réponses furent données, mais toutes sont des hypothèses de travail plutôt que des résultats définitifs.

4. Dans l’école anglaise influencée par Mélanle Klein, l’affect disparaît pour laisser place au fantasme. Glover et Brierly (1939) contestent l’importance accordée par Freud à l’élément représentatif de la pulsion et ne reconnaissent que les affects fusionnés. Chez les Américains Heinz Hartmann et Rapaport, le point de vue « topique » de Freud devient « structural et génétique ».

5. L’école française, dominée par les travaux de Mallet et de Bouvet, conçoit l’affect sous son aspect purement « économique » ; ses préoccupations restent beaucoup plus cliniques que théoriques. Critiquant Bouvet, Lacan va jusqu’à nier l’affect et affirme : « Dans le champ freudien, l’affect est inapte à tenir le rôle de sujet protopathique, puisque c’est un service qui n’a pas de titulaire. »

6. Ces divergences tiennent peut-être plus à la complexité et à la difficulté inhérentes au concept même d’affect qu’à des querelles d’écoles. Déjà chez Freud, on rencontre deux pôles de recherches : l’un se référant plus ou moins à l’inconscient, et l’autre qui renvoie à la physiologie et à la psychologie expérimentale. Là, Freud parle même de « reproductions d’événements anciens d’importance vitale et éventuellement préindividuels » et les compare, du point de vue du vécu, à ces « accès hystériques universels, typiques et innés ».

Ambivalence

1. Le terme ambivalence a été créé en 1910 par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939) pour désigner un des principaux symptômes de la schizophrénie : l’impression de ressentir à la fois deux sentiments contraires à propos d’une même représentation mentaie, le désir simultané d’ une chose et de son contraire, l’énonciation de propositions contradictoires. L’ambivalence ne présente pas pour autant toujours un aspect pathologique. Les tragédies classiques montrent ainsi comment peuvent coexister chez une même personne l’amour et la haine envers une autre. C’est pourquoi Eugen Bleuler reconnaissait l’existence d’une ambivalence normale.

2. Freud a emprunté ce terme à Eugen Bleuler (qui fut un de ses premiers adeptes). Il a souligné l’importance de l’ambivalence au niveau du conflit œdipien : l’enfant éprouve à la fois de l’amour et de la haine à l’égard de son père. Cette ambivalence se retrouve dans les symptômes névrotiques, comme il le montre à propos du cas du petit Hans et, durant la cure, dans le transfert négatif. De même, dans la mesure ou elles s’appuient sur des conflits, les formations de compromis comme le rêve ou l’acte manqué peuvent être dites ambivalentes : en elles se manifestent deux pulsions antagonistes de force égale.

3. Dans ce que l’on appelle la première conception de Freud, le terme ambivalence est introduit pour caractériser un moment de l’histoire de l’opposition entre les pulsions du moi et les pulsions sexuelles. Les premières assurent la conservation de l’individu ; c’est avec elles que naît la haine. Les secondes assurent l’obtention du « plaisir d’organe » et sont la source de l’amour. Un des modes de résolution de ce conflit est le renversement de la pulsion sexuelle en son contraire: l’amour se transforme en haine. Mais ce renversement ne s’accomplit jamais en totalité. Les différents stades du développement des pulsions coexistent toujours plus ou moins. Cette situation peut être à l’origine des psychoses et des névroses obsessionnelles.

4. A partir d’« Au-delà du principe de plaisir » (1920), Freud retrouve l’ambivalence dans l’opposition entre les pulsions de vie et les puisions de mort. D’autre part, elle apparaît à un stade intermédiaire entre l’union des pulsions et leur désunion (qui rend simultanément à chaque pulsion son but et son objet, et ne s’observe que dans des cas cliniques limites). Parce qu’elle fait converger les pulsions vers un même objet, mais ne les mélange pas encore, l’ambivalence est une « union qui ne s’est pas réalisée ». En conséquence, elle joue un rôle de plus en plus important dans l’étude de la névrose obsessionnelle.

5. Après Freud, la notion d’ambivalence a ouvert de nouvelles perspectives. Karl Abraham qualifie les différents stades libidineux de stade préambivalent (stade oral primaire), stade ambivalent (stades sadique oral et sadique anal), stade postambivalent (stade génital) pour préciser l’évolution de la relation de l’individu à l’objet de ses désirs. Pour Mélanie Klein, l’ambivalence apparaît d’emblée avec la pulsion. Il n’existe pas de stade préambivalent. Le dualisme des puisions est inhérent à toute l’évolution humaine. Le problème de la recherche de l’unité apparaît alors comme l’une des pierres angulaires de la psychanalyse.

1. L’angoisse est un état d’attente d’un danger et d’oppression. Elle équivaut à l’anxiété, ces deux mots traduisant indifféremment le terme allemand Angst. Elle se distingue de la nervosité par le fait qu’un individu nerveux peut présenter beaucoup de symptômes sauf la tendance à l’angoisse et qu’inversement un individu anxieux peut ne pas être nerveux. Freud présente l’angoisse comme une impulsion libidinale venue de l’inconscient et inhibée par les mécanismes de défense de l’individu. Des excitations trop intenses convergent pour provoquer une situation traumatisante et déclenchent des affects désagréables.

2. L’angoisse désorganise le comportement sans que le sujet en saisisse la cause profonde. Elle se distingue donc de la peur, créée par un objet déterminé. Freud a été amené à préciser cette distinction en désignant la peur face à un danger extérieur par le terme d’angoisse réelle (Realangst). L’angoisse proprement dite est qualifiée d’angoisse névrotique (morbide) en ce sens que l’individu attend sans cesse un malheur, tout en ne portant son attention sur aucune réalité particulière. Quant à la frayeur et à la terreur, elles sont provoquées par un danger immédiat, auquel le sujet n’était pas préparé ; elles se différencient des deux formes précédentes de l’angoisse parce que c’est précisément pour se défendre de la terreur que l’homme est angoissé.

3. L’individu acquiert l’expérience de l’angoisse dès la naissance. Freud explique ainsi que la naissance est « le premier fait d’angoisse et, par conséquent, la source et le modèle de toute angoisse ». Otto Rank (1884-1939) a développé ce point en précisant que le traumatisme de la naissance est la source et le noyau de l’inconscient. Le cas typique de l’état d’angoisse est celui qu’éprouve un enfant lorsqu’il est laissé seul dans une pièce obscure. Cette situation lui rappelle inconsciemment sa situation intra-utérine. Toute sensation d’angoisse renvoie ainsi à l’angoisse physiologique, respiratoire, qui accompagne la naissance.

4. Lorsque l’individu ne parvient pas à effacer les traces de ce traumatisme de la naissance des troubies névrotiques apparaissent. Ils sont liés alors à une menace en rapport avec une tension sexuelle. L’absence de relations sexuelles (volontaire ou non) ou le coït interrompu, par exemple, peuvent en être la source. En analysant ce mécanisme, Freud a défini une névrose d’angoisse, là où l’on avait coutume de parler de neurasthénie. Il a montré d’autre part que l’angoisse n’était pas seulement une fuite devant la libido, mais aussi une forme d’expression de la libido. Le conflit entre les tensions libidinales et le moi se résout par une décharge de la libido sous forme d’angoisse, sans passer par la médiation d’une élaboration psychique et provoque des troubies somatiques.

5. Il faut distinguer la névrose d’angoisse et l’hystérie d’angoisse. Cette dernière apparaît quand l’angoisse se fixe sur un objet précis, qui sert de substitut à la cause réelle, et évolue en phobie. Les symptômes de l’hystérie d’angoisse remplacent, par association, la reviviscence d’expériences traumatisantes. Ils sont suivis parfois d’une névrose obsessionnelle. Dans la mesure où, à la différence des symptômes de la névrose d’angoisse, ceux de l’hystérie d’angoisse résultent d’un travail psychique de conversion de l’énergie libidlnale, Freud précise que la névrose d’angoisse est le fondement somatique de l’hystérie d’angoisse.

Anthropologie

1. Après avoir été, durant de longs siècles, tributaire de la théologie (l’homme ne pouvant être compris que par référence à son Créateur), l’anthropologie devient, avec Broca (1824-1880) et Quatrefages de Bréau (1810-1892), un prolongement des sciences de la nature. Quatrefages la définit ainsi : « une histoire naturelle de l’homme ». Il s’agit de décrire et de classer les divers caractères morphologiques des êtres humains ; d’analyser leurs variations en milieu naturel. C’est l’anthropologie physique.

2. Ce point de vue est repris dans l’œuvre d’un anthropologue français contemporain : André Leroi-Gourhan. Mais celui-ci y ajoute l’étude des variations en milieu humain. Partant de faits biologiques comme la station verticale et la préhensibilité manuelle de l’homme, André Leroi-Gourhan y relie la technique et le langage. Dans ses œuvres « Milieu et Techniques » (1945) et « Le Geste et la Parole » (1945), il découvre le jeu dialectique entre milieu naturel, biologie humaine et techniques, jeu qui rendrait compte, selon lui, de la diversité des types et des cultures.

3. Pour l’école culturaliste américaine, représentée notamment par Margaret Mead, Ruth Benedict, Eric Fromm, les types de comportements humains sont fonction des modèles culturels (patterns) en vigueur dans le groupe. Margaret Mead a donné de saisissants exemples d’inversion des rôles masculin et féminin selon les valeurs reçues dès la petite enfance dans le groupe social. De même, une tribu aurait vocation de paix ou de guerre pour des raisons culturelles. Il y a des cultures à dominante d’harmonie et des cultures privilégiant la violence. Les faits culturels seraient donc les données anthropologiques fondamentales, mais le fait culturel lui-même doit être, selon cette école, interprété à la lumière de la psychanalyse.

4. C’est également à l’inconscient, mais par un autre chemin, que renvoie l’anthropoiogie structurale de Claude Lévi-Strauss. Appliquant à l’anthropologie les acquisitions de la linguistique structurale, Claude Lévi-Strauss, cherchant à résoudre le problème de la prohibition de l’inceste, découvre des structures de parenté dont toutes les variations résultent de règles simples, qui sont des règles d’échange et qui s’imposent aux individus en vertu d’une logique inconsciente.

5. De même l’étude des mythes montre qu’ils sont structurés comme un langage. Analysant, dans « Le Cru et le Cuit », 187 mythes amérindiens, Lévi-Strauss les traite comme un ensemble à l’intérieur duquel il y a des corrélations, des permutations, des transformations. Toute cette combinatoire est susceptible d’un traitement mathématique. Ainsi l’anthropologie structurale introduirait-elle la notion d’un esprit humain ayant élaboré dès l’origine, de façon inconsciente, tous les systèmes logiques possibles, dont les différents types culturels empiriques ne sont que des cas particuliers.

6. La validité d’une anthropologie est mise en question dans l’interprétation du marxisme par Louis Althusser et dans l’œuvre philosophique de Michel Foucault. Contestant la valeur épistémologique du concept d’homme, ces penseurs voient dans l’anthropologie non une science, mais une idéologie.

{{droite| Voir aussi : «  Mœurs et sexualité en Océanie  », «  La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives  ».

«  Anti-Œdipe (L’) »

1. La contestation psychanalytique du freudisme trouve son expression la plus radicale dans l’ouvrage du philosophe Gilles Deleuze et du psychanalyste Félix Guattari : « L’Anti-Œdipe » (Éditions de Minuit), publié en 1972. Dès la parution du livre, on se demande si son succès est dû au scandale ou si, par-delà le parti pris de contestation globale, fréquent dans la production philosophico-littéraire contemporaine, il ne recouvre pas une analyse profonde aux effets durables. Écrire dès les premières lignes : « Ça respire, ça chauffe, ça mange, ça chie, ça baise » dénote de la part des auteurs une volonté assez étonnante de renouvellement du langage scientifique.

2. Gilles Deleuze, qui avait habitué ses lecteurs à un tout autre style, n’abdique pourtant pas ses thèmes favoris. Le sens, le signe, la lecture de Nietzsche sont partout présents. L’apport de Félix Guattari, psychiatre révolutionnaire, leur donne une dimension inattendue, mais qui reste cohérente avec les recherches antérieures de Deleuze.

3. Pour venir à bout de Freud et du freudisme, les auteurs renversent totalement la perspective communément admise. « Le premier tort de la psychanalyse, écrivent-ils, est de faire comme si les choses commençaient avec l’enfant. » Or, c’est le père qui est premier par rapport à l’enfant. C’est lui qui projette la culpabilité que le fils intériorisera (« c’est le père paranoïaque qui œdipianise le fils »). Freud, et les psychanalystes en général, sont restés dans le cadre du « familialisme ». Ils n’ont pas vu que la famille n’est jamais déterminante, mais seulement déterminée. Car le désir s’investit dans la communauté du champ social dont la famille n’est qu’une dépendance.

4. Le sujet — que Deleuze et Guattari appellent « machine désirante » — doit être compris selon le matérialisme le plus radical, comme une réalité physique d’ordre moléculaire. Les machines désirantes se trouvent unifiées sur le plan des techniques et des institutions, et forment, au niveau molaire (social), les machines sociales.

5. Le désir est un immense flux qui parcourt tout le champ social. Mais, de machine à machine, de niveau à niveau, il y a des coupures, des connexions, des afflux ou reflux, ou encore des codages, décodages, surcodages. Tout ce que les freudiens appellent refoulement, Œdipe, castration, etc., c’est la représentation imaginaire et pervertie du mouvement éternel du désir et de sa répression.

6. La psychanalyse dissimule, estiment Deleuze et Guattari, la cause du mal : la pression du molaire (c’est-à-dire du social) sur le moléculaire, le blocage du désir par les grandes machines techniques et institutionnelles. Ainsi opposent-ils à la psychanalyse, la schizo-analyse, dont la tâche est de libérer, de faire passer les flux du désir, de « franchir le mur qui nous sépare de la production désirante ». Le schizophrène n’est pas un malade. On le dit et on le rend malade parce qu’il échappe à toute référence œdipienne, familiale. Pour la schizo-analyse, il y a quasi-identification entre schizophrénie et révolution. À l’autre pôle, le paranoïaque désire la répression et aussi sa propre répression. Il s’identifie à l’ordre, à l’État, au capital.

Antipsychiatrie

1. Mouvement d’origine anglaise, l’antipsychiatrie est définie par l’un de ses créateurs, le psychiatre londonien D. Cooper, comme une « psychiatrie idéale ». Elle se fonde d’abord sur une critique de la psychiatrie classique, à laquelle elle reproche d’envisager les troubles mentaux dans une perspective strictement médicale. Selon les psychiatres classiques, les altérations des relations du sujet avec son entourage seraient dues notamment à des lésions organiques encore ignorées. Le malade est traité également de façon organique (drogues, électrochocs, etc. ). De plus, il est privé de liberté, de travail, d’amour et même de communication.

2. La psychothérapie institutionnelle, qui tente une réforme thérapeutique fondée sur une communication plus large et une certaine participation du malade, et même la psychiatrie de secteur, qui tente d’éviter l’hospitalisation du patient, soigné le plus possible à domicile, n’échappent pas à la critique des antipsychiatres. Ceux-ci renversent le problème et considèrent que la folie n’est pas une maladie du sujet, mais une conduite utile permettant à l’individu de se libérer des conflits affectifs dont il souffre. Il faut donc créer des structures nouvelles où l’expérience délirante puisse se poursuivre en toute liberté.

3. En 1965, les docteurs Laing, Cooper et Estersen ouvrent trois lieux d’accueil, dont le plus important, Kingsley Hall, va fonctionner pendant cinq ans. Les malades y entrent et en sortent librement. Aucun soin n’y est donné. Chacun y vit selon ses propres règles. Une liberté complète y règne en ce qui concerne la libido. Dans ces lieux d’accueil, le malade se délivrerait de sa psychose, à travers un mouvement psychodramatique auquel participent tous les résidents. Ils accomplissent le « voyage », ce que Ronald Laing appelle la « métanoïa » et qui est un retour en arrière jusqu’à l’époque précédant le conflit pathogène. Certains prétendent remonter ici au-delà de leur naissance.

4. L’antipsychiatrie a pris très rapidement une dimension philosophique et politique. Les antispychiatres organisent en 1967 un « Congrès international de dialectique de la libération », qui se donne pour objet de mettre en évidence la façon dont progresse l’« enfer » dans le monde et de rechercher de nouvelles formes d’action. À ce congrès, qui dure seize jours, participent des philosophes, des économistes, des groupes politiques, Gregory Bateson, Stokeiey Carmichael, Herbert Marcuse, Paul Sweezy, les provos d’Amsterdam, des étudiants de Berlin-Ouest, des représentants des mouvements extrémistes de tous les continents. Le compte rendu des débats est présenté dans un livre intitulé « Counter Culture » ou « La Création d’une Autre Société ».

5. Tant par les idées développées au cours de ce congrès que par leurs ouvrages, notamment « Psychiatrie et Antipsychiatrie » de Cooper, « La Politique de l’Expérience » et « Le Moi divisé » de Laing, les antipsychiatres apparaissent comme les précurseurs de tout le mouvement de contestation théorique et pratique des sociétés industrielles qui s’est développé aux États-Unis, en Allemagne occidentale, en Angleterre, avec les « antiuniversités », les « communes », les « théâtres libres », les radios pirates, les journaux et les cinémas clandestins. Cet idéal de « contre-société » a également exercé une influence en France sur nombre d’étudiants et d’intellectuels à partir de mai 1968.

1. Dans la philosophie platonicienne, les êtres et les objets sensibles sont les copies imparfaites et périssables des réalités qui subsistent éternellement dans leur essence immuable. Ces réalités originelles, que Platon nomme « idées », sont aussi désignées par le terme d’archétype, qui signifie modèle premier. Déjà mise en difficulté par la critique aristotélicienne, l’explication des choses par le rapport de copie à modèle ne résistera pas à la science moderne, qui élimine toute transcendance dans l’ordre des phénomènes.

2. La notion d’archétype va resurgir dans l’œuvre du psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (1875-1961). Disciple dissident de Freud, Jung voit dans les archétypes des dispositions héréditaires à réagir qui structurent l’inconscient collectif. Il y a une grande analogie, selon Jung, entre les instincts (tendances innées et non acquises) et les archétypes. Ceux-ci apparaissent en quelque sorte comme les représentations inconscientes des instincts eux-mêmes ; ce sont des modes de comportement instinctif.

3. C’est dans les images archaïques, dans les symboles véhiculés par les mythes que se révèlent les archétypes. Ceux-ci nous rattachent aux époques originaires de l’humanité et constitueraient encore le fond de notre psychisme.

4. Dans la conception de Jung, les archétypes de l’inconscient collectif concordent avec les fantasmes individuels, avec les symboles qui sous-tendent les images de nos rêves. L’individu est ainsi relié à l’espèce et au cosmos par des liens inaccessibles à la raison, car la source de notre psychisme, l’inconscient collectif, demeure indéchiffrable.

5. Au contraire, pour Freud, la notion d’inconscient collectif reste toujours perméable à l’analyse rationnelle. C’est une analyse de ce genre qui, dans « Totem et Tabou », tente de montrer comment le sentiment de culpabilité engendre les tabous fondamentaux du totémisme, celui de la mise à mort du totem et celui de l’inceste. On retrouverait dans le complexe d’Œdipe les mêmes désirs réprimés. Ainsi, le mythe du « meurtre du père » dans la horde primitive ne joue pas le rôle mystérieux d’un archétype inconnaissable. Il éclaire notre propre inconscient ou, comme le dit Jacques Lacan, il « structure son langage ».

6. Élargissant son interprétation, Freud voit dans le meurtre du père et dans les sentiments que ce meurtre provoque chez les fils l’archétype de toutes les croyances religieuses. Dans le mythe chrétien, selon Freud, le péché originel résulte d’une offense envers Dieu le Père. C’est seulement dans le sacrifice de l’un de ses fils que l’humanité trouvera l’expiation de l’acte criminel originel. Le fils réalise en même temps son désir à l’égard du père et devient dieu à côté du père. Et même, la religion du fils se substitue à celle du père. La communion chrétienne, dans laquelle les frères réunis goûtent la chair et le sang du fils, serait, selon l’interprétation de Freud, une résurrection de l’ancien repas totémique.

7. La question de savoir si les symboles archétypaux se transmettent par la voie culturelle ou par l’hérédité ne peut être tranchée, d’autant moins que chaque société et chaque individu opère des transpositions qui altèrent plus ou moins profondément le modèle original.

1. À la jonction de l’éthologie et d’un nouveau courant anglo-saxon de la psychanalyse, la théorie de l’attachement comme tendance primaire, antérieure à la pulsion sexuelle, bouleverse la psychanalyse traditionnelle et certains concepts essentiels de la biologie. Elle opère également une réorganisation de la psychologie génétique et inaugure une théorie nouvelle de l’affectivité.

2. La théorie freudienne des pulsions, de même que les théories de l’apprentissage, faisaient dépendre toute tendance psychique d’un état biologique préalable. Or, en 1958, l’éthologue américain Harlow et le psychanalyste anglais Bowlby établissent que chez le nouveau-né (le singe ou l’enfant humain), les liens d’affection avec la mère ne sont pas greffés sur la satisfaction du besoin de nourriture. Il s’agit d’une tendance originelle et permanente à rechercher la relation à autrui.

3. Les éthologues, notamment Konrad Lorenz, vont multiplier les observations qui montrent chez l’animal, l’oiseau par exemple, une réaction primaire d’attachement et de tendresse, un besoin absolu d’amour. Ainsi, les choucas se « fiancent » longtemps avant l’union physique et leur mariage dure très longtemps. Harlow, en donnant au bébé singe des substituts de mère, a démontré expérimentalement la prévalence du contact (fourrure, chaleur) sur le besoin de nourriture.

4. On aurait donc un schéma inverse de celui de Freud. Pour les animaux supérieurs et pour l’homme, c’est l’amour qui conduit à la sexualité et non l’inverse. Si l’affection précède en nous la sexualité, la nature sociale de l’homme serait une hypothèse beaucoup plus probable que l’explication de l’être humain par l’individualité biologique qui prime dans le freudisme.

5. Le thème du « socius » que l’on trouve chez Pierre Janet, chez Henri Wallon et son disciple René Zazzo, brisant avec la théorie de l’homme seul et renouant avec la notion marxiste de l’homme social, se trouverait ainsi réactualisé. Mais, selon René Zazzo, il n’y a pas engendrement de la société par les liens interpersonnels d’attachement. L’intégration sociale relève d’un autre plan de réalité et le processus de socialisation est autre chose que le mécanisme biologique d’attachement. Cependant, les conduites d’attachement préparent aux conduites sociales et sexuelles.

6. Toutefois, pour les psychanalystes, mettre l’accent sur la dimension sociale des conduites humaines ne nous dispense pas de nous interroger sur la manière dont ces expériences sont retenues et fixées dans l’organisme. Les travaux modernes sur l’attachement peuvent modifier certains aspects de la théorie psychanalytique, notamment la théorie des pulsions. Mais ils ne mettent pas en cause ses fondements, car ils n’abordent pas les problèmes dont s’occupe la psychanalyse : ceux qui se posent à partir de l’organisation défensive et conflictuelle de la personnalité.

Or, c’est à propos des mécanismes de défense que la théorie de l’inconscient, en rendant compte des processus d’occultation que confirme l’investigation analytique, révèle sa fécondité.

1. Employé principalement en psychiatrie pour désigner une forme de psychose infantile de caractère schizophrénique, le terme d’autisme apparaît fréquemment dans le langage des psychanalystes qui, comme Bruno Bettelheim aux États-Unis ou Maud Mannoni en France, soignent les enfants autistiques avec des méthodes analytiques.

2. Les signes de l’autisme, affection relativement rare et dont les causes restent obscures, se décèlent vers douze mois : l’enfant se montre particulièrement passif et indifférent au monde extérieur. Alors que le nourrisson normal fait, dès l’âge de six mois, la différence entre sa mère et toute autre personne, l’enfant autistique n’y parviendra que plus tard. Il aura aussi tendance à se rebeller, appréciant peu, par exemple, d’être pris dans les bras. Devenu plus âgé, il évitera systématiquement de croiser le regard des autres ou manifestera des signes de détresse en présence d’inconnus.

3. Ce comportement asocial s’accompagne généralement de troubles Importants du langage. La compréhension du langage parlé survient chez l’enfant normal vers la fin de sa première année, puis celui-ci apprend et utilise des mots isolés ; enfin, dans le courant de sa troisième année, il commence à relier ces mots entre eux et forme des phrases. L’autistique est presque toujours en retard et s’avère souvent incapable d’une maîtrise courante du langage. Seulement 50% des autistiques parlent à l’âge de cinq ans. Chez presque tous, l’élocution demeure irrégulière ; parfois les mots sont employés à tort et à travers ; parfois l’autistique invente son propre langage. Alors que le sujet normal mémorise mieux les mots doués de signification, c’est l’inverse qui se produit pour l’autistique : habile à recopier certaines formes, à retenir des listes de lettres ou de chiffres dénuées de sens, il restera généralement désemparé devant tout problème réclamant une réflexion.

4. Certaines manies caractérisent aussi cette affection. Un enfant marchera sur la pointe des pieds, un autre agitera continuellement ses doigts devant ses yeux, beaucoup auront de fréquentes et inexplicables attaques d’anxiété, simplement dues à l’inhabituel. L’adaptation aux situations nouvelles est toujours difficile pour ces enfants, ce qui complique encore leur croissance et leur développement dans la mesure où ils peuvent refuser tout changement : alimentation, horaires, etc.

5. Certains autistiques souffrant d’épilepsie, d’autres de graves lésions cérébrales, les recherches se sont orientées vers la physiologie. Responsables de l’hérédité comme du milieu, les parents ont d’abord été accusés d’être causes de l’affection, puis lavés de tout soupçon, car dans la majorité des cas les frères d’autistiques sont normaux.

6. Un Hollandais, l’éthologue Nikolaas Tinbergen, repose autrement la question. Il a mis en évidence chez certaines espèces d’oiseaux des formes de conflits psychiques chez des individus incapables de faire la part de l’amitié et celle de l’agressivité dans l’attitude d’un congénère. Selon cette théorie, l’enfant autistique pourrait avoir été « brusqué » par ses parents à une époque cruciale de son existence, c’est-à -dire pendant les premiers mois de sa vie. Cet accident entraînerait la méfiance, le repliement et le détachement caractéristique de l’autisme.

1. L’autoanalyse est une investigation de soi par soi. À travers les rêves et les associations libres, elle s’efforce d’atteindre les couches profondes de l’inconscient. Bien que l’autoanalyse ait permis à Freud d’approfondir ses découvertes psychanalytiques, elle est depuis tenue en suspicion, sauf en Amérique, où elle connaît une grande faveur.

2. Dans son exposé des fondements de la théorie psychanalytique, Freud utilise à de nombreuses reprises les matériaux de ses propres souvenirs et de ses propres rêves pour confirmer l’existence de mécanismes inconscients. « Quand on me demande comment on peut devenir psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves », écrit-il en 1909. Déjà, son ouvrage « L’interprétation des rêves » (1900) se fonde largement sur ses rêves et ses souvenirs d’enfance.

3. Freud y montre que la découverte de la psychanalyse elle-même s’enracine dans sa vie la plus intime, notamment dans ses rapports avec son père et son désir ardent de lui montrer qu’il était capable d’accomplir de grandes choses. Ce sont encore ses propres souvenirs que Freud interrogera lors de sa description du compiexe d’Œdipe.

4. À cette époque (1914), Freud considère que cette forme d’analyse doit être suffisante « pour quiconque est un bon rêveur et n’est pas trop anormal ». L’approfondissement de la notion d’inconscient conduit Freud à admettre de plus en plus l’insuffisance de l’autoanalyse. Il écrit à Ernst Fliess: « Une vraie autoanalyse est impossible, sans quoi il n’y aurait pas de maladie. » L’abîme qui sépare l’inconscient du conscient est si profond qu’il est impossible de parvenir à une élucidation véritable des rêves et des fantasmes qui relèvent de cette instance. Il est nécessaire de recourir à un tiers, l’analyste, qui introduit la médiation de la parole. Freud exigera d’ailleurs que l’analyste soit lui-même analysé et que les conflits qui l’animent soient résolus avant d’entreprendre des cures analytiques.

5. Les dissidents américains du mouvement psychanalytique redonnent un sens à l’autoanalyse condamnée par l’orthodoxie freudienne. Karen Horney, auteur des « Voies nouvelles de la Psychanalyse » (1939) et de « La Personnalité névrotique de notre Temps » (1937), la considère comme un complément nécessaire de l’analyse pour sa préparation et son approfondissement. Une telle revalorisation de l’autoanalyse s’explique par le fait que le mouvement culturaliste, auquel se rattache Karen Horney, remet en question les postulats fondamentaux de la théorie analytique, notamment l’éthiologie sexuelle des névroses et l’existence de l’inconscient. Mais la plupart des analystes orthodoxes voient dans l’autoanalyse un obstacle et un danger pour le bon déroulement de la cure.

6. Si l’autoanalyse a joué un grand rôle dans l’élaboration de la théorie freudienne, il semble qu’elle conduise très souvent à des échecs thérapeutiques graves, avec déclenchement d’angoisse et refoulement secondaire des conflits. Cette forme d’« analyse sauvage » (wild analysis) peut donc apparaître comme l’un des symptômes les plus importants de la résistance du malade et de l’homme normal à la vérité de l’inconscient.

Balint (groupes)

1. Les premiers « groupes Balint » commencent à fonctionner en divers pays du monde occidental (et notamment en France, où l’on en dénombre une centaine en 1975) à la fin des années cinquante. Ils doivent leur nom au médecin anglais Michael Balint, qui, le premier, a appliqué à l’exercice de la pratique médicale les découvertes de Freud, définissant un nouveau style de relations entre le thérapeute et son patient. À travers des écrits tels que « Le Médecin, son Malade et la Maladie », Balint poursuit jusqu’à sa mort, en décembre 1970, une œuvre appelée à un profond retentissement sur l’évolution de la médecine.

2. Né à Budapest le 3 décembre 1896, diplômé de psychiatrie au terme de ses études de médecine, Michael Balint s’oriente vers la psychanalyse et devient l’un des collaborateurs de Sandor Ferenczi, disciple de Freud. Directeur de l’Institut de psychanalyse de Budapest en 1939, il émigre en Angleterre au début des hostilités et prend du service dans divers établissements hospitaliers. La paix revenue, il s’installe définitivement dans la capitale britannique et sera nommé, en 1969, président de l’Institut anglais de psychanalyse.

3. C’est à la Tavistock Clinic de Londres, où il côtoie tout un monde de praticiens que Michael Balint mesure le mieux les difficultés du corps médical devant certains malades (catalogués « nerveux » ou « imaginaires ») qui ne relèvent pas simplement des thérapeutiques habituelles. Le mouvement psychosomatique, animé par des analystes et des médecins, a bien démontré une corrélation entre maladies organiques et troubles de la personnalité, mais il ne parvient pas à prescrire, sur le plan pratique, des traitements efficaces. Considérant le couple malade-médecin, Balint découvre « le médicament-médecin, remède principal dans la pratique médicale, mais le moins étudié à ce jour, en médecine comme en psychanalyse ».

4. Pour des troubles qui se rapportent plus à des problèmes émotionnels qu’à des causes physiques (comme c’est souvent le cas en rhumatologie, en gynécologie ou en médecine générale), le malade aspire à une relation avec son médecin plus personnelle que le rapide interrogatoire et la prescription classiques. « Il faut que le médecin apprenne à se prescrire soi-même », dit Balint. Mais il ne le peut que s’il a d’abord étudié sa propre attitude vis-à-vis de son patient et éclairé les problèmes inconscients qui l’empêchent de dialoguer avec lui. C’est à cette recherche que s’attachent les « groupes Balint ».

5. Il ne s’agit en aucun cas de psychanalyse de groupe. Une dizaine de médecins réunis en séance hebdomadaire ou bimensuelle exposent en détail un des cas qu’ils ont à traiter en présence d’un analyste (ou « leader »). Celui-ci centre le débat sur les réactions psychologiques du thérapeute en face de ce cas (qui développe inconsciemment ses propres angoisses, sa peur de la mort, son agressivité), laissant à chacun le soin de travailler en conséquence à une modification de sa personnalité.

6. Cette méthode, très exigeante pour le médecin, semble d’une généralisation difficile. De l’avis des analystes, elle est pourtant « la seule capable d’apporter le correctif humain indispensable à l’hypertechnicité anonyme vers laquelle tendent les études et la pratique médicales ».

Behaviorisme

1. Le behaviorisme apparaît comme le plus important des mouvements qui ont bouleversé la psychologie contemporaine après la découverte de la psychanalyse. Officialisé en Amérique, combattu en Europe, il n’en continue pas moins à influencer tous les autres courants psychologiques.

2. En 1919, un jeune psychologue américain, John Broadus Watson, publie un très violent manifeste intitulé : « La Psychologie telle que le Behaviorisme la conçoit ». Malgré sa brièveté, cet article connaît un succès immense. C’est le statut même de la psychologie en tant que science qui est mis en question. Watson montre que la psychologie, telle qu’elle se pratique en Amérique et en Europe, n’a finalement fait aucun progrès depuis son origine et qu’en aucun cas elle ne saurait s’élever au rang des sciences objectives, car « sa méthode comme son objet sont mythiques ». Depuis Aristote, la psychologie s’efforce d’étudier une prétendue réalité psychique intérieure. Qu’on la nomme âme ou conscience, c’est toujours la même illusion : jamais on ne pourra prouver que cet objet existe.

3. Si la psychologie veut devenir scientifique, si elle veut appartenir aux sciences objectives, estime Watson, elle doit renoncer au mythe de la conscience et à sa méthode traditionnelle, l’introspection. Le behaviorisme refuse de s’interroger sur la conscience et ne s’intéresse qu’aux seuls phénomènes observables et susceptibles de faire l’objet d’une expérimentation : les comportements. La psychologie doit devenir exclusivement la science du comportement. Elle doit être une discipline pratique utile à tous, qui permet de prévoir et de modifier le comportement des hommes.

4. Le behaviorisme va donc se définir tout d’abord par une série de négations: négations des « faits psychiques », de la conscience, de la volonté, des instincts et de l’inconscient. Tout comportement se comprendra à partir du couple stimulus-réponse, étudié par le physiologiste russe Ivan Pavlov (1849-1936). La personnalité elle-même ne sera qu’un vaste système d’habitudes qui s’articulent en trois domaines: habitudes viscérales, habitudes manuelles et habitudes laryngées. La pensée ne serait qu’une parole intériorisée et devenue silencieuse, sans aucun lien avec une réalité intérieure. Watson refuse d’accorder une importance excessive à la physiologie. Toute sa conception des réflexes fonctionne par arcs entiers. Il ne se passe rien au niveau cortical. Le behaviorisme ne reconnaîtra qu’une seule méthode valable, l’expérimentation, sans pour autant devenir une partie de la biologie : celle-ci étudie, selon Watson, le comportement propre à l’espèce, le behaviorisme ne s’intéresse qu’aux comportements individuels.

5. Les attaques contre le behaviorisme ont été aussi violentes que ses négations. La Psychologie de la Forme (Gestalt-theorie), de Köhler, Wertheimer et Koffka en a ruiné l’influence, en dénonçant la simplicité de ses présupposés et l’impossibilité d’une expérimentation totale. Le behaviorisme n’a pas pour autant disparu. Si sa négation de la conscience a été abandonnée, les principes de méthode qu’il énonce appartiennent désormais à toute psychologie scientifique.

1. Le mot grec catharsis, qui signifie purgation ou purification, appartient au vocabulaire de la psychothérapie et à celui de la dramaturgie. Il désigne l’effet produit par la décharge émotionnelle que peut provoquer la réapparition dans la conscience d’un souvenir traumatisant oublié. Aristote pensait que « par le moyen de la crainte et de la pitié la tragédie purifie les passions du spectateur », ce qu’il nommait catharsis. Le psychodrame, inventé par le psychologue américain Jacob Moreno, se fonde sur la catharsis pour résoudre les conflits intérieurs à travers le jeu dramatique. A ses débuts, la psychanalyse emploie la méthode cathartique pour traiter certains malades.

2. Après Joseph Breuer, Freud y a recours pour le traitement des hystériques. Il considère alors que le symptôme hystérique se développe quand un processus psychique ne peut atteindre le niveau de la conscience et qu’il est dévié sous forme de trouble corporel. En évoquant les événements qui sont à l’origine de ses souvenirs pathogènes, le malade se libère dans une abréaction (décharge émotionnelle) qui entraîne la catharsis.

3. La méthode cathartique est d’abord associée à l’hypnose, qui permet de faire resurgir plus rapidement les souvenirs refoulés. Puis Freud se borne à utiliser la simple suggestion et finalement la seule méthode des libres associations du sujet (le psychanalyste lui demande de dire « tout ce qui lui vient à l’esprit » ; qu’il s’agisse d’images, de souvenirs ou de mots, leur choix est toujours significatif, il renvoie à l’histoire et à la personnalité profonde du sujet).

4. L’évolution des techniques employées pour obtenir la catharsis a entraîné des modifications dans la théorie de la cure analytique. À l’origine, il s’agit surtout d’analyser les contenus inconscients, mais progressivement la psychanalyse attache une importance croissante à l’analyse du Moi et des mécanismes de défense. Il devient nécessaire d’aborder la résistance (qui s’oppose à la connaissance par le malade de son inconscient) avant le contenu inconscient.

5. La prise en considération des résistances et du transfert, la place de plus en plus grande accordée au processus de dépassement des résistances et à l’élaboration psychique ont conduit à n’attribuer qu’un rôle secondaire à la catharsis dans la cure psychanalytique.

6. La catharsis continue toutefois d’être au centre de nombreux types de psychothérapie. Certains en font même leur objectif principal, tels le psychodrame et la narcoanalyse. Utilisée surtout pour traiter les névroses traumatiques, celle-ci provoque à l’aide de drogues des effets analogues à ceux que Breuer et Freud obtenaient par les méthodes hypnotiques.

7. En limitant la place de la méthode cathartique dans la cure analytique, Freud a souligné les dangers que peuvent présenter pour le malade les décharges émotionnelles trop fortes. Certaines thérapeutiques à base d’expression corporelle et décrites comme des succédanés de la psychanalyse exigent d’être abordées avec prudence quand elles ne sont pas totalement inefficaces.

Complexe de castration

1. Le complexe de castration naît d’une crainte inconsciente apparaissant chez l’enfant lorsqu’il découvre la différence anatomique des sexes et formule l’hypothèse d’un seul et même appareil génital (de l’organe mâle chez tous les êtres humains). Il est lié aux théories sexuelles infantiles. Il se traduit par un ensemble de représentations ou de souvenirs en général inconscients, chargés d’une forte valeur affective. Selon Freud, le garçon interprète l’absence de pénis chez la fille comme une menace de sanction (que renforce parfois une menace paternelle réelle) pour ses activités auto-érotiques.

2. Dans la mesure où l’auto-erotisme est lié au complexe d’Œdipe, le complexe de castration annonce pour le garçon la fin de la phase œdipienne. La fille de son côté ressent l’absence de pénis comme une frustration qu’elle cherche à nier ou à compenser en prenant son père comme objet d’amour. Chez elle, le complexe d’Œdipe est précédé et préparé par les séquelles du complexe de castration.

3. Freud n’a accordé une place fondamentale au complexe de castration dans le développement de la sexualité infantile qu’en 1923. Il lui a fallu pour cela dégager l’existence d’une phase phallique, dans laquelle l’objet de la castration a une égale importance pour le garçon et pour la fille. D’autre part, il a remarqué l’importance du complexe de castration pour l’étude du narcissisme. La représentation de la perte du phallus entraîne en effet une dépréciation du moi chez l’enfant, une « blessure narcissique », qui contribue à l’édification du surmoi : l’enfant, renonçant à la satisfaction de ses désirs œdipiens, transforme son investissement sur les parents en identification aux parents. Il intériorise l’interdit qui frappe son auto-érotisme.

4. En tant que moment de l’évolution de la sexualité infantile, le complexe de castration se rencontre chez tous les individus. Cependant i! peut être à l’origine de déviations sexuelles, quand la crise est mal surmontée. Chez le garçon, l’horreur de la femme et la prédisposition à l’homosexualité découlent de la conviction que la femme n’a pas de pénis. Ses parties génitales évoquent une menace qui provoque du dégoût au lieu du plaisir. Chez la fille, le refus d’accepter le fait de sa castration peut développer un « complexe de masculinité », qui fait d’elle une rival de l’homme. Il peut aussi favoriser la sexualité clitoridienne (par la masturbation).

5. Pour Freud, le primat du phallus est confirmé par la biologie : le clitoris est un petit pénis qui ne grandit pas et joue dans l’enfance de la femme le rôle d’un réel substitut du pénis. Mais après lui Mélanie Klein s’est refusée à tenir l’envie du pénis pour irréductible. Elle a estimé que la première relation de l’enfant au sein maternel et l’expérience de la séparation orale jouaient un rôle plus important que le complexe de castration. D’autre part, des analystes modernes, comme Maria Torok, récusent les notions de stade phallique, d’envie du pénis chez la femme et expliquent que la référence à la biologie masque un « phallo-centrisme ». L’application de la notion de complexe de castration aux deux sexes pose à la fois le problème de la sexualité féminine et celui de l’attitude de Freud à son égard.

1. Entré dans le langage courant et devenu un lieu commun, le concept de complexe d’infériorité appartient à la théorie psychanalytique d’Alfred Adler. Il désigne la crainte de paraître inférieur aux autres qui entrave et trouble l’action. Cette crainte a pour origine soit une infirmité réelle, soit une éducation déficiente. Dans le complexe d’infériorité — Adler parle plus précisément de sentiment d’infériorité — l’individu cherche à compenser ces déficiences et, selon le résultat de cet effort de compensation, il devient soit un génie, soit un malade mental, avec tous les stades intermédiaires.

2. Alfred Adler était passé de l’ophtalmologie à la psychothérapie après sa rencontre avec Freud, dont il sera l’un des principaux disciples. Cependant, il ne tarde pas à se séparer de son maître lorsque celui-ci lui demande d’accepter sans discussion ses théories sur la sexualité. Il est le premier à démissionner de la Société de psychanalyse. Quatre conférences (« Critique de la théorie de Freud sur la sexualité comme base de la vie psychique ») et un livre («  Étude sur l’infériorité des organes et leur compensation psychique  », 1907) le conduisent à fonder une nouvelle école dite de « psychologie individuelle » (1911).

3. Dans «  Le Sens de la Vie  », Adler résume sa théorie du sentiment d’infériorité en une phrase: « Être un homme, c’est se sentir inférieur. » Ce serait un sentiment universel, auquel nul n’échappe à un degré ou à un autre. Le complexe d’infériorité a, pour Adler, trois sources différentes : une infériorité organique, les gâteries et les négligences dans l’éducation. Les lésions organiques ont une telle importance qu’elles finissent par affecter la structure du psychisme et pousser le sujet soit vers des réalisations extraordinaires, soit à la névrose. Adler cite les cas de Démosthène (bègue), de Beethoven (sourd), de Monet (mauvaise vue), qui sont devenus respectivement orateur, musicien et peintre de génie. C’est la loi de la compensation qui en donnerait l’explication.

4. De même, l’enfant excessivement « gâté » présente des troubles dans son comportement social en se sentant à l’ombre d’une autre personne. Au contraire, un enfant « négligé » ou « haï » (orphelins, enfants hors mariage, etc. ) se sentira délaissé et aura tendance soit à se décourager facilement, soit à la domination et à la volonté de puissance. Quelques auteurs modernes, comme Daniel Lagache, ont essayé de voir une parenté entre le sentiment d’infériorité et le sentiment de culpabilité défini par Freud, mais il semble qu’il existe une différence structurelle entre les deux.

5. Freud a vivement critiqué la psychologie individuelle d’AdIer et souligné son caractère partiel et pauvre. Pour lui, « un enfant se sent inférieur s’il remarque qu’il n’est pas aimé, et il en est de même pour l’adulte. Le seul organe qui est réellement considéré comme inférieur est le pénis atrophié, le clitoris de la fille ».

6. Malgré son existence incontestable, le complexe d’infériorité ne paraît pas avoir, toutefois, l’importance primordiale que lui donne Adler dans notre vie psychologique. Mais sa découverte comme ses conséquences thérapeutiques sont une appréciable contribution à la théorie psychanalytique.

1. Le complexe d’Œdipe ou stade œdipien définit un moment fondamental de l’existence de l’enfant, caractérisé par une violente tendresse pour la mère et une affectivité ambivalente pour le père. Freud reconnaît en lui le « complexe nucléaire » (Kernkomplex), source de toutes les névroses.

2. En effectuant sa propre auto-analyse, Freud en vient à s’interroger sur l’origine des sentiments qui l’avaient agité étant enfant, notamment une forte agressivité à l’égard de son père. L’analyse et la guérison d’un petit garçon de cinq ans (« Le Petit Hans »), qui exprime et transforme cette agressivité en phobie des chevaux, lui confirme l’importance de ce stade dans la formation de la personnalité. Lorsque Freud cherche à caractériser les sentiments de l’enfant envers ses parents, il prend pour symbole la tragédie de Sophocle «  Œdipe Roi  », qui traduit dans son paroxysme le désir de tuer le père et de réaliser l’Inceste avec la mère.

3. L’étude des névroses permet à Freud de décrire la formation de ce complexe, qui diffère selon le sexe mais non quant à sa structure. Primitivement, le premier objet d’amour pour tout enfant est sa mère. Tout en aimant son père, il en vient à souhaiter sa mort, pour l’éliminer comme rival. C’est ce mélange de haine et d’amour que Freud nomme ambivalence. Mais l’enfant craint que ses souhaits de mort soient partagés par son père. Cette peur se manifeste sous la forme de l’angoisse de la castration. Le petit garçon va alors renoncer à la mère comme premier objet de son désir.

4. Pour la fille, le complexe de castration ne marque pas la fin du complexe d’Œdipe, mais son commencement. Lorsqu’elle découvre la différence des sexes, elle en éprouve un profond dépit et en rend sa mère responsable. Cette haine à l’égard de la mère va la pousser vers le père. Le désir de posséder un pénis se transforme en désir d’avoir un enfant du père. En renonçant à ce désir, elle accède à une sexualité adulte (stade génital).

5. Il arrive que l’enfant ne renonce jamais à la mère comme premier objet de son désir. La fixation du garçon à la mère peut conduire à l’homosexualité ou à la névrose obsessionnelle. Celle de la fille au père peut entraîner une culpabilisation générale de la sexualité sous forme d’hystérie ou de frigidité.

6. Depuis la mort de Freud, la théorie du complexe d’Œdipe a subi de nombreuses attaques des ethnologues, qui l’accusent de n’être qu’un mythe européen. Malinowski (1884-1942), dans son ouvrage « La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives », démontre qu’il n’existe pas dans les cultures mélanésiennes fondées sur le matriarcat.

7. Cette critique a été en partie détruite par Ernst Jones, élève de Freud, qui établit que la structure du complexe, décrit comme universel, demeure dans les rapports de l’enfant et de son oncle maternel. La psychanalyse actuelle retient l’idée que la force du complexe et son expression varient avec les formes d’organisation de la famille d’une société à l’autre.

1. Publiée pour la première fois en 1928, la « Critique des fondements de la psychologie » n’atteint le grand public que quarante ans plus tard. Le destin de Georges Politzer (1903-1942) qui délaisse bientôt l’activité philosophique pour se consacrer à des tâches militantes au sein du Parti communiste français, avant d’être fusillé par les Allemands sous l’occupation, explique en partie ce décalage.

2. Georges Politzer ne voit dans la psychologie de son temps, qu’elle soit subjective ou objective, qu’elle applique la méthode traditionnelle de l’introspection ou les méthodes modernes de l’expérimentation, qu’une mythologie perpétuant sous de nouvelles formes le culte de l’âme. Il reproche à la psychologie classique d’entretenir la religion de la vie intérieure. Les psychologues expérimentaux eux-mêmes ne font que traduire en formules scientifiques les idées des psychologues de l’introspection. La psychologie ne se dégage pas de l’abstraction notionnelle qui ne traite que de la vie en général et de l’homme en général.

3. Trois tendances, selon Georges Politzer, annoncent cependant la dissolution de la vieille psychologie et la possibilité d’une psychologie nouvelle: le behaviorisme, la Gestalttheorie et la psychanalyse. Mais les deux premières ne réussissent pas à se libérer des préoccupations de la psychologie classique. Seule la psychanalyse lui paraît déboucher sur une connaissance authentique de l’homme concret.

4. Cette orientation vers le concret, l’auteur en voit la confirmation dans la théorie freudienne du rêve. Le rêve est la réalisation d’un désir du sujet qui l’a rêvé. La compréhension des faits psychologiques, non plus en termes de fonctions psychiques isolables et généralisables, mais en termes de drame personnel, telle est, selon Politzer, la tâche du psychologue. Le fait psychique est toujours l’acte singulier d’un sujet singulier. La méthode du psychologue se rapproche de celle du critique dramatique. Elle ne peut être de pure et simple observation, elle comporte nécessairement l’interprétation, c’est-à-dire la recherche du sens. L’événement prend son sens lorsqu’il est intégré à la totalité d’une vie, la vie de l’individu.

5. Mais s’il reconnaît à la psychanalyse ta supériorité méthodologique, Georges Politzer met en cause sa charpente théorique. Il reproche à Freud d’avoir réintroduit les notions de la psychologie abstraite dans les explications qu’il va donner des faits psychanalytiques. L’hypothèse de l’inconscient, en particulier, lui paraît une concession à la psychologie classique. C’est le besoin de réaliser des entités psychiques, souvenirs, récits, etc., qui conduit à affirmer l’existence de phénomènes psychiques inconscients. Au contraire, l’inspiration concrète de la doctrine freudienne devrait l’amener à envelopper dans une même condamnation le conscient et l’inconscient, pour ne s’attacher qu’au drame vécu.

6. Dans cette recherche d’une psychologie nouvelle, qu’il laisse lui-même inachevée, Georges Politzer n’a guère de continuateurs. Mais cette œuvre de jeunesse n’a cessé d’animer des débats entre philosophes et psychanalystes.

1. Un « monitum » du Saint-Office du 15 juillet 1961 mettait en garde le clergé contre une formation psychanalytique préalable des « candidats au sacerdoce ou à la profession religieuse ». Il interdisait aux prêtres, religieux et religieuses de « consulter des psychanalystes sans la permission de l’Ordinaire ».

2. Cet avertissement semblait viser surtout le monastère bénédictin de Sainte-Marie-de-la-Résurrection de Cuernavaca (Mexique), où une expérience psychanalytique était en cours. Une décision d’un tribunal cardinalice du 18 mai 1967 a interdit la poursuite de cette expérience.

3. Depuis 1961, le prieur de ce monastère, dom Grégoire Lemercler, avait introduit des séances de psychanalyse de groupe pour tous les membres de la communauté. « La psychanalyse en monastère, écrivait dom Grégoire en septembre 1965,… recherche impitoyablement toutes les tares du sentiment religieux et fait découvrir peu à peu les tromperies et mensonges pour ne laisser que ce qu’il y a d’authentique. » Ainsi la psychanalyse, en même temps qu’elle guérirait des tendances névrotiques susceptibles de perturber la vie monastique, permettrait de dépister les fausses vocations.

4. Le monastère en psychanalyse, par la technique des séances de groupe et par la nécessité où se trouvaient les candidats de travailler pour couvrir les frais encourus, faisant assumer à la religion « toutes les valeurs humaines », devenait « un monastère œcuménique… œcuménisme non seulement chrétien mais humain et divin. C’est l’œcuménisme d’un cloître fermé sur soi qui s’ouvre peu à peu sur Tout ».

5. Cette tendance œcuménique allait s’affirmer dans la création, le 25 avril 1966, du « Centre psychanalytique Emmaüs ». Le monastère n’acceptait plus de postulants au stade des préalables psychanalytiques, ceux-ci entraient au centre « ouvert aux patients sans aucune distinction de religion ou de croyance philosophique ». Son autonomie (il est soutenu par le travail des membres) crée les meilleures conditions de guérison psychanalytique. Pour les postulants, dit le prieur, « cette communauté de vie avec des jeunes qui ne se destinent pas à la vie monastique ne fera qu’assainir et affermir leur vocation ».

6. L’expérience de dom Grégoire suscite des enthousiasmes et la méfiance de la hiérarchie catholique. Ce qui déclenche un procès à épisodes très embrouillé. Finalement, le 18 mai 1967, une commission spéciale constituée au Tribunal de la Rote (qui sert de cour d’appel dans l’Église), interdit au père Lemercier « sous menace de destitution » de parler psychanalyse « en public et en privé ».

7. La décision ne touche pas au problème de l’attitude de l’Église vis-à-vis de la psychanalyse car la sentence, rigoureusement personnelle, se place sur le plan disciplinaire. Pour sauver son expérience, le prieur et ses moines (excepté trois) ont demandé, en juin 1967, une dispense de leurs vœux pour « créer une communauté absolument originale… qui continuera son œuvre d’ouverture œcuménique et d’union de tous sans distinction de race, d’idéologie ou de religion ».

Culturalisme

1. Lors de la seconde guerre mondiale, les disciples de Sigmund Freud émigrés aux États-Unis se trouvèrent confrontés à une série de problèmes nouveaux dont la solution semblait absente des écrits de Freud. Il s’agissait notamment de savoir comment étendre la psychanalyse à l’échelle d’un continent et comment la concilier avec les résultats contradictoires de l’anthropologie. Cet effort fut principalement l’œuvre du mouvement culturallste américain. Refusant les dogmes freudiens, les culturalistes affirmèrent que seule une confrontation permanente avec les données de l’anthropologie pouvait assurer à la psychanalyse un fondement authentique. Leurs recherches ont abouti à une transformation radicale de la psychanalyse.

2. La nécessité de reformuler certaines théories freudiennes était apparue notamment à la lumière des travaux ethnologiques de Malinowski, Ruth Benedict et Margaret Mead, qui démontraient la diversité des structures mentales selon les sociétés et l’impossibilité de les ramener à un seul type. Dans son livre « La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives », Maiinowski, le précurseur du mouvement culturaliste, relatait en particulier comment l’absence du complexe d’Œdipe chez les habitants des îles Tobriand coïncidait avec une structure sociale matrilinéaire ne reconnaissant pas le rôle du père dans la procréation. Pour cette société, l’enfant est conçu par la mère et l’esprit de l’ancêtre. La place que détient le père dans la culture occidentale y demeure toujours vide. La figure qui intervient comme loi et pouvoir d’interdiction est celle de l’oncle maternel. Sur celui-ci se concentre toute la haine de l’enfant. Parallèlement à ce déplacement, les désirs d’inceste de l’enfant auront pour objet la sœur et non la mère. Méconnaissant la diversité des cultures, Freud avait donné à la sienne le privilège de l’universalité.

3. La confrontation des thèses freudiennes aux données de l’anthropologie en vue d’en éliminer le caractère dogmatique s’est poursuivie avec Erich Fromm, Karen Homey et Sullivan. Dans son ouvrage « La Personnalité névrotique de notre temps », K. Horney s’attaque au « biologisme » de Freud et cherche à restituer aux rapports de l’individu et de la société toute leur complexité. Refusant de reconnaître la sexualité comme l’unique source des névroses, elle met aussi l’accent sur l’angoisse et la solitude des foules. Ce n’est plus dans le passé infantile du névrosé qu’elle recherche la source de ses conflits, mais dans ses rapports avec les autres. Il n’est que le « souffre-douleur de la civilisation ».

4. Erich Fromm rejette le pessimisme de la thèse développée par Freud dans « Le Malaise de la civilisation » qui dénonce la société comme la cause principale des troubles névrotiques, par la contrainte, la culpabilité et les refoulements qu’elle provoque. Pour Fromm, la société n’est pas seulement l’origine de toute répression, elle est aussi le lieu où l’individu doit se réaliser.

5. Adapter chacun au rôle qu’elle lui destine, c’est là la mission que le culturalisme américain assigne à la psychanalyse. Cette conception a été violemment attaquée par Herbert Marcuse dans son ouvrage « Eros et civilisation », qui accuse les culturalistes américains d’avoir transformé la psychanalyse en nouvelle idéologie.

1. La défense est l’ensemble des procédés, le plus souvent inconscients, utilisés par le moi, pour maintenir son unité et son intégrité contre les dangers externes ou internes qui les mettraient en cause.

2. Les dangers extérieurs sont ceux qu’entraînerait la satisfaction de désirs proscrits par des interdits sociaux. Les dangers intérieurs concernent les agressions de la pulsion sexueiie ou de la pulsion de mort, et les représentations qui leur sont liées. Dans la conception freudienne, la notion de défense intervient surtout dans l’analyse des rapports du moi et des puisions. Le moi se défend contre les pulsions du ça en se guidant sur les impératifs du surmoi.

3. Le moyen qu’utilise la défense est le plus souvent le refoulement. Mais il existe auparavant des défenses primaires, comme la transformation des puisions en leur contraire, la régression, l’introjection. D’autre part, Anna Freud (née en 1895) a montré que la défense peut porter non seulement sur les pulsions, mais encore sur d’autres sources d’angoisse, comme les exigences du surmoi. Elle doit donc recourir à des mécanismes variés, comme la sublimation ou le fantasme. Mélanie Klein y a ajouté l’identification projective, le déni de la réalité psychique, le contrôle omnipotent de l’objet.

4. Si le moi ne parvient pas à mobiliser à temps assez de réserves énergétiques pour maintenir l’équilibre psychique, l’accroissement des tensions internes, par exemple des excitations sexuelles, peut provoquer des troubles somatiques. C’est ainsi qu’apparaît la « névrose actuelle » (actuelle parce qu’elle concerne la vie sexuelle présente, et non passée, de l’individu), dans laquelle Freud inclut la névrose d’angoisse, la neurasthénie et l’hypocondrie, La cure psychanalytique peut apporter au moi une aide extérieure pour rétablir l’unité perdue du psychisme.

5. Si la défense peut être à l’origine de la maladie, la maladie peut être un moyen de défense. Freud a innové dans l’étude de l’hystérie en montrant que l’absence de décharge émotionnelle qui caractérise l’hystérie pouvait être liée à une activité de défense du sujet contre des représentations dépiaisantes. Il a d’abord introduit la notion d’hystérie de défense, à côté de celle d’hystérie hypnoïde et d’hystérie de rétention. Par la suite, il a abandonné la distinction de ces trois formes d’hystérie pour montrer que toute hystérie met en jeu un mécanisme de défense.

6. De la même manière, lorsqu’il regroupe sous le terme de psycho-névroses les affections exprimant symboliquement des confiits infantiles et y rattache l’hystérie, la phobie, l’obsession et certaines psychoses, Freud distingue une psycho-névrose de défense. Puis, lorsqu’il découvre la fonction essentielle de la défense, il généralise cette notion à l’ensemble des psycho-névroses.

7. Ce type de défense pathologique apparaît comme l’ultime rempart du moi contre les excitations internes déplaisantes lorsqu’il n’a pas pu apprendre à inhiber le déplaisir par des « investissements latéraux ». Le même phénomène peut s’observer dans la cure psychanalytique ; la défense prend alors le nom de résistance.

1. Édité pour la première fois en 1934, ce livre condense vingt-huit années d’expérience psychologique et psychiatrique. Jung y entreprend la description du processus par lequel l’inconscient dans ses rapports avec le moi déclenche une évolution de la psyché. Cette évolution est étudiée à deux niveaux, celui de l’individu et celui du monde collectif.

2. Jung ne partage pas la théorie freudienne selon laquelle l’inconscient serait uniquement constitué par les tendances infantiles refoulées. Tout en admettant que ces tendances sont celles qui surgissent avec le plus de relief, il affirme que l’inconscient comporte d’autres dimensions. Il comprend des matériaux qui, sans être refoulés, n’ont pas atteint le seuil de la conscience. Analysant les rêves de ses patients, il y découvre des traces de représentations archaïques qui lui paraissent indépendantes de toute acquisition personnelle. Il les appellera des archétypes revivifiés et emploiera à leur sujet la notion d’inconscient collectif.

3. Ces contenus psychiques suprapersonneis exercent, selon l’auteur, une grande fascination sur le conscient. Les représentations collectives sont à la source des slogans comme des expressions poétiques et du langage religieux. Certaines modifications brusques de la personnalité comme les conversions inattendues proviendraient de l’attraction d’une image collective. Ainsi, pour Jung, l’esprit humain est un phénomène à la fois individuel et collectif.

4. Pour parvenir à une véritable individuation, ce que Jung désigne par la « réalisation de son soi », il est nécessaire d’opérer une libération à l’égard des fausses enveloppes dont s’entoure la personnalité et aussi à l’égard de la force suggestive des images inconscientes. Chez l’homme adulte, l’influence de l’image parentale tend à être remplacée par celle de la femme. L’image de la femme est héréditairement fixée, selon l’auteur, dans l’âme de l’homme. Elle constitue la partie féminine inconsciente de sa psyché, son anima. L’homme ne parvient à se différencier de l’anima qu’au prix des plus grands efforts, parce qu’elle est invisible et difficilement discernable.

5. À l’inverse de l’homme, la femme revêt comme élément de compensation un caractéré masculin, l’animus. Celui-ci est une sorte de condensation de toutes les expériences accumulées par la lignée ancestrale féminine au contact de l’homme ; mais c’est aussi un être créateur, capable de féconder le côté féminin de l’homme. L’anima et l’animus ne sont, estime Jung, que des complexes personnifiés. Ils doivent être reconnus et acceptés en tant que personnalités parcellaires relativement indépendantes.

6. Ce qui est vraiment nous-même, le soi, n’est, selon Jung, qu’une essence inconnaissable. On pourrait dire qu’il est « Dieu en nous ». Le moi qui a parcouru son individuation se ressent comme l’objet d’un sujet inconnu qui l’englobe. Il est indispensable, pour Jung, d’aller, dans le domaine psychologique, au-delà de ce qui est scientifiquement connu. En définitive, il perçoit le soi comme quelque chose d’irrationnel auquel est adjoint le moi et autour duquel celui-ci tourne comme la Terre autour du Soleil. Celui qui parvient à cette perception aurait atteint le but de l’individuation.

1. Ernest Dichter révolutionne, après la guerre, la publicité commerciale américaine en y introduisant la psychologie scientifique et les méthodes de la psychanalyse. En quelques années, ses succès et l’habileté avec laquelle il les exploite en font un des hommes les plus écoutés et l’un des meilleurs inventeurs de slogans de Madison Avenue, le grand centre de la publicité aux États-Unis. En 1953, il fonde à Harmon, près de New York, l’Institut des motivations de masse, devenu aujourd’hui l’Institut des recherches de motivations (Institute for Motivationnal Research) qui effectue des études pour les clients les plus divers.

2. Autrichien, né en 1908, psychiatre diplômé de l’Université de Vienne, Ernest Dichter émigré en 1938 et importe aux États-Unis l’analyse freudienne appliquée au domaine commercial. Il affirme que la publicité doit se fonder sur le désir du consommateur (qu’il convient de découvrir, car il est le plus souvent refoulé) bien plus que sur les avantages de la marchandise offerte.

3. Au début de sa carrière, Dichter prétend que la plupart des motivations sont sexuelles et qu’une fois découvert le désir inconscient de l’acheteur, il devient facile de mettre au point le slogan unique et correct qui y répond. Pour vendre des briquets, il souligne le symbolisme sexuel de la flamme.

4. Dichter multiplie ces études et de nombreux clients se déclarent satisfaits de l’efficacité des résultats. Les compagnies aériennes, qui fondaient leurs campagnes sur la sécurité, insistent sur la vitesse quand elles découvrent que l’influence des épouses est décisive et qu’elles pousseront leur mari à prendre l’avion afin qu’il rentre plus vite au foyer. Pour une marque d’autos, il demande que la campagne publicitaire se fonde sur l’assimilation voiture femme (une voiture de sport est une maîtresse, une conduite intérieure une épouse sérieuse).

5. Son institut de recherches établit les lignes directrices d’une campagne pour n’importe quel produit grâce aux analyses d’interviews en profondeur avec un échantillonnage de consommateurs, aux tables rondes et même aux psychodrames. Il emploie 500 enquêteurs et une soixantaine d’analystes. Mais on critique souvent les outrances de ses théories.

6. L’école sociologique américaine soutient que les désirs d’un acheteur se définissent plus souvent par rapport au groupe social dont il fait ou veut faire partie que par des complexes remontant à son enfance. On lui reproche aussi d’employer des méthodes compliquées pour parvenir au même résultat qu’un bon publicitaire intuitif.

7. Dichter est convaincu du rôle éducatif que la publicité doit jouer dans la société et affirme que, bien utilisée, elle favoriserait le progrès des pays sous-développés. En effet, dit-il, elle contribue à éveiller les désirs de mieux-être et à élever le niveau des aspirations individuelles. Elle provoque un « mécontentement constructif ». il propose d’appeler les agences de publicité « compagnies de construction de désirs » (Desire Engineering).

1. Publiée en 1905, l’observation du « cas Dora » que Freud eut à traiter en 1899 illustre les principes dégagés dans «  L’Interprétation des rêves  ». Cet exposé se propose de montrer l’intérêt de l’analyse onirique comme moyen d’accès au matériel psychique refoulé dans I’Inconscient et la signification des manifestations morbides névrotiques comme substituts d’une vie sexuelle normale.

2. Conduite par son père chez Freud — qui l’avait soigné avant son mariage pour une affection nerveuse d’origine syphilitique — Dora, âgée de dix-huit ans au début de la cure, présentait depuis des années des symptômes caractéristiques de « petite hystérie » : gêne respiratoire, toux saccadée, crises d’aphonie et de migraines, états dépressifs, agressivité vis-à-vis des siens allant jusqu’à l’expression d’un dégoût, jugé peu sincère, de la vie. Prédisposée à la névrose par son hérédité paternelle, elle avait en outre connu une adolescence perturbée par la désunion de ses parents. Dominée par la personnalité du père, sa famille reproduisait une situation typiquement œdipienne. Sa mère recherchait une compensation affective dans un surcroît d’activité ménagère et de tendresse vis-à-vis de son fils tandis que son père, aux côtés duquel Dora s’était rangée sans réserves, avait noué une liaison durable avec la femme d’un couple ami : les K. Le mari, M. K., la courtisait assidûment et avait tenté de la séduire. L’analyse suggérait une profonde ambivalence de sentiments vis-à-vis du père d’abord soutenu comme un complice, puis jugé comme un délinquant, après la tentative de séduction de M. K.

3. La réaction hystérique provoquée par une occasion d’excitation sexuelle révèle, bien qu’elles soient masquées par l’attachement au père, les pulsions refoulées du sujet : amour jadis conscient, puis condamné par la morale sociale, pour M. K., sentiments homosexuels non moins profonds éprouvés par Dora pour l’épouse de celui ci. Mettant en lumière la simultanéité des tendances les plus diverses, l’analyse éclaire les phénomènes de localisation des symptômes névrotiques dans les zones érogènes extragénitales, sans raison organique décelable. Elle montre comment cette complaisance somatique, par conversion des éléments psychiques refoulés en manifestations corporelles, apporte au névrosé une certaine forme de satisfaction sexuelle.

4. Mais c’est essentiellement l’Interprétation des rêves qui permet de confirmer le bien-fondé de ces hypothèses. Si, dans un premier rêve plusieurs fois répété, Dora fuit avec son père une maison en feu où sa mère essaie de la retenir, c’est pour se détourner d’une réalité meurtrissante et retrouver, en rejetant son existence présente, l’apaisement d’une enfance sans conflits. Par la suite, en revanche, la rencontre d’un jeune homme inconnu dans la ville étrangère où elle vient d’apprendre la mort de son père, signifierait plutôt son désir de réinsertion dans sa vie actuelle.

5. Le cas Dora marque également les limites de la thérapeutique freudienne. En raison d’un transfert mal maîtrisé, Dora aurait en effet « rejoué » avec son médecin la rupture qu’elle avait tenté d’imposer à son père. Elle interrompit brutalement la cure, pour être « reconquise » à la vie selon Freud, mais plus vraisemblablement, aux dires du praticien qui la suivit par la suite, pour ne jamais connaître de véritable épanouissement.

Dynamique de groupe

1. La dynamique de groupe est une technique psychologique qui étudie les réactions provoquées à l’intérieur d’un groupe restreint d’individus (réunis généralement à l’occasion de l’expérience) par un expérimentateur (psychologue ou thérapeute). En amenant les membres du groupe à parler de leurs problèmes les uns devant les autres et en proposant éventuellement une interprétation psychologique de leurs discours et de leurs attitudes, on crée au sein d’un groupe des structures significatives qui éclairent la personnalité de ses membres.

2. Née aux États-Unis vers 1940 avec les travaux du psychologue Kurt Lewin, la dynamique de groupe est utilisée aujourd’hui en Europe tant par les sociologues pour les recherches de psychologie sociale que par les psychiatres et les psychanalystes dans un but thérapeutique (psychothérapie de groupe). Jugés précaires par certains, ses fondements théoriques reposent selon quelques auteurs sur une analogie entre la structure atomique et le monde socio-psychique des groupes.

3. Dans les deux cas, des énergies antagonistes d’attraction et de répulsion se manifestent et contribuent à la réalisation d’un équilibre dans une situation donnée. Inspirée de la théorie de la relativité, la notion de « champ psychologique » a été introduite avec l’idée que les groupes parviennent par ajustements successifs à la solution la mieux appropriée à la situation dans laquelle ils se trouvent (d’où le terme de « dynamique » ).

4. Les applications les plus récentes de la méthode accordent une attention accrue aux facteurs affectifs et inconscients ainsi qu’à la personnalité de l’expérimentateur, bien que certains groupes fonctionnent sans animateur ( « leaderless groups » ). La dynamique de groupe ainsi conçue débouche sur une théorie du changement social. Les structures de groupe (rôles sociaux, normes de comportement) résulteraient du type de communications qui s’établissent entre ses membres. À un modèle différent de communications (autorité, dépendance, etc.) correspondrait une structure de groupe différente. Cette relation a été mise en lumière par l’étude du leadership (libéral, démocratique ou autoritaire).

5. Si les recherches de dynamique de groupe ont permis de déterminer certaines variables, telles que la cohésion, et surtout de découvrir les liaisons entre les structures et les communications, beaucoup d’entre elles sont contestées du fait qu’elles tendent à démontrer la supériorité de certaines formes de rapport (notamment quand le financement des travaux est assuré par des sociétés privées dans le cadre de la formation du personnel).

6. Des critiques ont fait aussi valoir que la théorie a été élaborée à partir de groupes artificiels sans tenir compte des tâches sociales à accomplir. Enfin, l’impossibilité d’appliquer la méthode à des groupes importants (la complexité de leurs structures interdisant les manipulations expérimentales) réduit son intérêt dans le domaine de la psychologie sociale. Sur le plan médical les avantages de la dynamique de groupe semblent beaucoup moins sujets à caution.

École freudienne de Paris

1. L’histoire du mouvement psychanalytique français est dominée par la personne de Jacques Lacan. Après avoir participé à la première organisation de psychanalystes français, la Société psychanalytique de Paris , il est à l’origine des différentes scissions qui ont marqué ce mouvement : d’abord à l’intérieur de la Société psychanalytique de Paris, qui devait donner naissance, en 1953, à la Société française de psychanalyse , puis au sein de cette dernière, qui fait place en 1963 à l’ Association psychanalytique de France et à l’ École freudienne de Paris , la plus importante, que dirige J. Lacan et qui publie depuis 1968 la revue «  Scilicet  ».

2. Créée en 1926 par des chefs de clinique de l’hôpital Sainte-Anne, la Société psychanalytique de Paris, à laquelle sont étroitement liés les noms des docteurs Angelo Hesnard (1886-1969) et Sacha Nacht, diffuse ses travaux dans la «  Revue française de Psychanalyse  ». La création d’un Institut de psychanalyse provoque un conflit entre la société et plusieurs membres, regroupés autour de Daniel Lagache et de Jacques Lacan. Ces derniers reprochent à l’institut de donner aux analystes une formation plus professionnelle que théorique et d’accorder trop d’importance au statut social que leur confère le titre de psychanalyste.

3. En 1953, les praticiens qui suivent Daniel Lagache et Jacques Lacan quittent avec eux la Société psychanalytique de Paris et fondent la Société française de psychanalyse , qui publie la revue «  Psychanalyse  ». Mais cette nouvelle organisation éclate à son tour. Lors d’un exposé au Congrès international de psychanalyse de Rome (1953), ses membres s’opposent au sujet de l’apport des sciences humaines à la pensée de Freud. En effet, Jacques Lacan se réfère de plus en plus aux travaux du linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913). D’autre part, en 1962, l’Association psychanalytique internationale n’accepte de reconnaître la Société française de psychanalyse qu’à la condition que Jacques Lacan, dont elle désapprouve les travaux, n’y apparaisse plus comme le principal dirigeant. La querelle, qui prend une tournure passionnelle, aboutit à la dissolution de la Société française de psychanalyse . En 1963, Jacques Lacan fonde l’ École freudienne de Paris . Les autres membres de la société, en petit nombre, se regroupent dans l’ Association psychanalytique de France , qui obtient son affiliation à l’ Association psychanalytique internationale et passe sous l’obédience de la Société de Chicago , où elle installe son siège.

4. Ces scissions ne sont qu’un aspect particulier de l’histoire de l’ensemble du mouvement psychanalytique. Depuis Freud, les analystes sont pris dans une contradiction : respecter son œuvre et innover. Des divergences d’appréciation apparaissent alors nécessairement sur la manière dont chacun d’eux tente de concilier ces deux exigences. L’entreprise de Jacques Lacan est du même ordre : référence systématique à la pensée de Freud, relecture de textes jusque-là méconnus, mais aussi investigations nouvelles tenant compte des progrès des sciences humaines.

L’ École freudienne de Paris fait souvent scandale par l’utilisation d’un style qui rend la lecture de ses textes ardue, voire selon certains impossible, et par le fait qu’elle est la seule société psychanalytique à admettre en son sein des personnes qui ne sont pas psychanalystes.

1. On distingue en psychanalyse trois sortes de fantasmes : conscients, inconscients et originaires. Il s’agit dans tous les cas de représentations imaginaires, où le sujet est présent et qui s’opposent plus ou moins à la réalité. En ce sens, le fantasme se rattache au mécanisme du rêve, bien qu’il semble encore plus profond et plus archaïque.

2. Freud est le premier à reconnaître ces formations psychiques inconscientes. Il les comprend tout d’abord comme des oppositions au principe de réalité. Celui qui ne peut trouver dans le monde réel la satisfaction de ses pulsions est contraint d’avoir recours à des formations substitutives qui s’enracinent dans la vie imaginaire. Aussi dans son essai «  Formulations sur les Deux Principes des Fonctions psychiques  » (1911), Freud identifie-t-il les fantasmes aux satisfactions symboliques. L’exploration de l’inconscient devait l’amener rapidement à reconnaître la spécificité du fantasme. Celui-ci n’est assimilable, ni à un souvenir déformé, ni à une simple négation de la réalité ; c’est une entité autour de laquelle s’articule l’inconscient, et que fait surgir l’analyse.

3. Il faudrait donc admettre que l’inconscient possède un certain nombre de « schémes structurants » qui transmettent des bribes d’histoire, transcendent tout vécu personnel d’une manière quasi héréditaire. C’est ainsi que l’on pourrait rendre compte de l’étonnante similitude des fantasmes découverts par l’analyse. Ces images archétypiques, transmises par l’inconscient coliectif, s’articuleraient ensuite en termes de désirs, dans la problématique individuelle du sujet. Cette conception aboutit à reconnaître l’existence de fantasmes originaires.

4. Ce fut l’analyse d’un névrosé obsessionnel, «  L’homme aux loups  », qui confronta Freud à l’existence de ces fantasmes. Le plus important sera celui de la « scène primitive » (Urszene). Il s’agit d’une scène de rapports sexuels entre parents dont l’enfant aurait été témoin dans ses premières années et qui semblerait avoir conservé une force traumatisante décisive dans l’apparition d’une névrose ultérieure. Freud devait, après de nombreuses recherches, reconnaître que cette scène était toujours reconstruite fantasmatiquement et non réellement vécue.

5. C’est encore chez les obsessionnels qu’il rencontre le célèbre fantasme masochiste et sadique de fustigation, désigné par l’expression : «  On bat un enfant  » (titre d’un essai publié en 1913). Le sujet ne peut jamais dire qui est l’enfant que l’on bat, ni qui est le tortionnaire. Il est probable que ce fantasme joue un rôle décisif dans la genèse de l’homosexualité, sans qu’il soit possible d’en préciser l’articulation exacte.

6. Depuis Freud, la psychanalyse s’est efforcée d’avancer plus profondément encore dans l’étude du fantasme. Les travaux de Mélanie Klein et de Jacques Lacan, constituent une nouvelle approche du fantasme. Celui-ci serait déterminant dans l’apparition des plus graves parmi les maladies mentales, les psychoses.

7. Certains auteurs orthographient « phantasme » le fantasme inconscient pour le distinguer du fantasme conscient (rêveries, fiction), mais cette distinction s’avère souvent arbitraire.

1. Le fétichisme, au sens premier du terme, désigne une conduite magique dans laquelle des objets fonctionnent comme des êtres dotés de pouvoirs surnaturels. Une pierre, un bâton, etc., ont la propriété de rendre le sort favorable ou d’exorciser les forces mauvaises. Il ne s’agit pas, comme dans l’idolâtrie, d’images de la divinité adorées en lieu et place de la divinité, mais d’une puissance qui gît dans le chaos et leur confère la maîtrise du destin humain.

2. C’est à ce sens que se réfère, chez Marx, la notion de « fétichisme de la marchandise ». Dans le système capitaliste, la marchandise, selon Marx, impose sa loi comme le fétiche dans les sociétés primitives. Comme l’objet fétiche dissimule la réalité des rapports de l’homme à la nature, la marchandise fétiche voile la réalité des rapports entre les hommes. Ceux-ci prennent la « forme fantastique de rapports entre les choses ».

3. Le terme de fétichisme sera repris par Freud pour une déviation très particulière de la sexualité qui consiste à remplacer l’objet sexuel par un autre objet nullement approprié au but sexuel normal. Il s’agit généralement d’une partie du corps (cheveux, pieds, etc.) ou d’un objet inanimé qui touche de près l’être aimé et de préférence son sexe (linge intime). Freud estime que cette pratique suppose un certain fléchissement de la tendance vers le but sexuel normal et même une déficience fonctionnelle de l’appareil génital.

4. En raison de ce que Freud appelle la « surestimation de l’objet sexuel », il note qu’un certain degré de fétichisme se retrouve dans l’amour normal, surtout dans la période qui précède la satisfaction du but sexuel. Le désir se porte sur un vêtement ou sur une partie accessible du corps de l’être aimé. Il y a fétichisme caractérisé lorsque le fétiche se détache d’une personne déterminée et devient à lui seul l’objet de la sexualité. Le besoin de fétiche se fixe et se substitue définitivement au but normal. On est passé d’une simple variation de la pulsion sexuelle à l’aberration pathologique.

5. S’interrogeant sur l’origine de cette aberration, Freud a d’abord partagé l’opinion d’Alfred Binet selon laquelle le choix du fétiche manifeste la persistance d’une impression sexuelle ressentie dans l’enfance. Il invoque également une association d’idées de caractère symbolique et généralement inconsciente. Ainsi le pied serait un symbole sexuel très ancien attesté dans la mythologie. Par association, le soulier ou la pantoufle symboliseraient les parties génitales de la femme.

6. Revenant ultérieurement sur le problème du fétichisme, Freud abandonne l’explication associationniste. La psychanalyse montre que derrière le premier souvenir se rapportant à la formation du fétiche se cache une phase oubliée du développement sexuel, un « souvenir écran ». Selon Freud, dans le choix du fétiche, l’amour refoulé des odeurs excrémentielles jouerait un rôle important. Ainsi, note-t-il, dans le fétichisme du pied, ce sont les pieds sales et malodorants qui fonctionnent comme objet sexuel. Dans une dernière analyse, Freud attribue le fétichisme du pied au refoulement de la « pulsion du voir ». Celle-ci, recherchant les parties génitales, est stoppée par des interdits et se fixe sur le pied ou le soulier. Pour l’enfant, le pied remplace le pénis dont il n’accepte pas l’absence chez la femme.

1. La notion de fixation peut être comprise en un sens psychologique ou en un sens psychanalytique. Tous deux sont présents dans l’œuvre de Freud. Pour la psychologie, la fixation est un moment du fonctionnement de la mémoire : d’abord comme inscription d’une trace mnésique, ensuite comme subsistance anachronique de cette trace, lorsqu’un souvenir manque et qu’elle le remplace. Pour la psychanalyse, la fixation est une conséquence des propriétés des processus inconscients ; elle n’est pas fixation d’une représentation, mais fixation de la libido à une représentation, à un objet, à un stade de la sexualité.

2. Tout être humain connaît la fixation, au sens de stagnation de la libido, dans la mesure où elle est la première phase du refoulement : le représentant psychique de la pulsion reste fixé à la pulsion et se voit refuser l’accès au conscient.

3. La fixation est un « refoulement primaire ». Le refoulement proprement dit intervient lorsque ce qui a été refoulé par fixation exerce une attraction sur d’autres représentations et met en danger le conscient en faisant une forte impression sur lui. La fixation permet, dans un premier temps, d’échapper à l’angoisse que provoque l’incertitude quant au destin des pulsions et l’approche du passage d’un stade sexuel à un autre.

4. Quand la fixation n’est pas dépassée, elle devient pathogène. C’est ainsi que des personnes ne peuvent détacher leur attirance sexuelle de leurs parents et connaissent des troubles névrotiques. Dans de tels cas, outre les causes liées à l’économie des pulsions, interviennent des facteurs extérieurs, comme les inhibitions provoquées par la famille et la société, ou la disparition d’un des parents, qui fait reporter tout l’amour de l’enfant sur l’autre. À cela, Freud ajoute des considérations biologiques à propos des troubles génétiques et plus généralement de l’« inertie de la vie organique ».

5. Dans la mesure où les expériences infantiles jouent un grand rôle dans le phénomène de la fixation, elles peuvent avoir un retentissement dans la vie adulte et provoquer une régression. L’individu tend à retourner à un état antérieur de son développement psychique et libidinal. Le choix d’un partenaire sexuel qui fait revivre l’image du père ou de la mère relève ainsi de la régression. Il en est de même chez l’enfant quand, après la naissance d’un frère ou d’une sœur, il se met à « parler bébé » ou à mouiller son lit. Mais, le plus souvent, le souvenir d’une scène infantile se contente de revenir par le rêve.

6. Les symptômes de la régression sont visibles dans les névroses, les psychoses et les perversions sexuelles. Mais, comme la fixation, la régression n’est pas un simple phénomène pathologique. Elle est liée à une tendance inhérente à tout organisme vivant, qui le pousse à reproduire un état antérieur, auquel il avait été obligé de renoncer sous l’influence de facteurs extérieurs. C’est pourquoi Freud recourt non seulement à l’étude de cas cliniques, mais encore à la biologie et à l’analyse de mythes (comme le mythe de l’androgyne, rapporté par Platon, d’après lequel à l’origine les deux sexes ne faisaient qu’un seul être et tendent, par l’accouplement, au retour à l’unité).

1. Premier ouvrage important de Wilhelm Reich, « La Fonction de l’orgasme » est à la fois le résultat de ses observations cliniques, durant les années où l’auteur est assistant au Dispensaire psychanalytique de Vienne, et le début d’une nouvelle recherche essentiellement orientée vers les problèmes de l’équilibre sexuel, considéré comme le garant de la santé mentale des êtres humains. Rédigé en 1926 et publié en 1927 en allemand, le livre a été réédité et légèrement remanié par Reich aux États-Unis en 1942. Il est le point de départ de ce que l’auteur nomme l’« économie sexuelle » et qu’il ne cessera de développer jusqu’à son incarcération et sa mort en prison en 1957.

2. Wilhelm Reich a conscience d’aborder dans cet ouvrage un sujet explosif. Pour lui, une sous-estimation de la fonction sexuelle est (au moment où il écrit) bien plus probable et plus dommageable qu’une surestimation. Son propos est d’élaborer une théorie unitaire des névroses, en montrant que les conflits sexuels au sens étroit : inhibitions, refoulements et fragmentations de tendances génitales sont la cause du symptôme névrotique et jouent un rôle dynamique dans l’établissement de la réaction névrotique de base, sur laquelle le conflit névrotique s’édifie. Reich commence ainsi par donner une description détaillée de ce qu’il appelle la puissance orgastique et des troubles qui peuvent l’affecter.

3. La puissance orgastique est l’aptitude à atteindre l’orgasme. Comme référence clinique, Reich donne une courbe (ou modèle) qu’il divise en quatre phases typiques : 1) phase du contrôle volontaire de l’excitation ; 2) phase des contractions musculaires involontaires et de l’accroissement automatique de l’excitation ; 3) phase de la montée soudaine et abrupte vers l’acmé, avec un sommet qui correspond à l’orgasme ; 4) phase de relaxation. Chacune de ces phases correspond à l’un des quatre grands types des troubles de l’orgasme. Les individus atteints de l’un de ces troubles sont dits orgastiquement impuissants et présentent des symptômes névrotiques.

4. « L’angoisse, écrit Wilhelm Reich, peut être l’expression de la libido refoulée (névrose actuelle) ou le signe d’une défense contre elle (phobie), ou les deux à la fois. » Critiquant les interprétations traditionnelles de l’angoisse (Rank, Reik ou Alexander), il insiste sur la « stase libidinale » dans la symptomatologie et souligne que la libido génitale a, tant du point de vue organique que psychique, une spécificité irréductible. La libido est, selon lui, inséparable des zones génitales.

5. Reich en arrive alors à critiquer la morale sexuelle de son temps. Elle rabaisse l’expérience sexuelle, en l’assimilant à quelque chose de bestial et contribue ainsi à favoriser les troubles psychiques qui ont des conséquences sociales « désastreuses ». De même, le mariage monogamique ne peut aboutir qu’à une « anémie de la génitalité » et le plus souvent à la névrose. Marqué par les thèses de Freud sur l’étiologie sexuelle des névroses et la « morale sexuelle des civilisés », « La Fonction de l’Orgasme » se situe pourtant au-delà du freudisme, en raison des préoccupations sociales de son auteur. Désormais, pour Reich, psychanalyse et révolution ne font qu’un, et il ne tardera pas à devenir marxiste.

1. La forclusion appartient à l’origine au vocabulaire juridique. Elle signifie la clôture d’une action judiciaire dès que l’une des parties ne respecte pas les délais légaux pour accomplir certaines formalités. La partie concernée est exclue du droit de discuter dans le cadre d’un litige, faute de n’avoir pas respecté ces délais ; elle est « a foro exclusio », d’où le mot forclusion. Jacques Lacan a introduit ce terme en psychanalyse. Il traduit ainsi en français le mot allemand Verwerfung, employé par Freud dans son « Extrait de l’Histoire d’une Névrose infantile : l’Homme aux loups » (1918). La forclusion désigne alors le rejet par le sujet de représentations qu’il ne peut supporter. Il leur interdit le droit à la parole.

2. Ce rejet se fait par l’intermédiaire d’hallucinations. Il s’inscrit dans un mécanisme de défense propre, la psychose, maladie mentale où le rapport entre le sujet et la réalité extérieure est perturbé. Le principal texte de Jacques Lacan expliquant ce qu’il entend par forclusion s’intitule « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». Il y montre par exemple que la forclusion est un moyen pour le sujet de surmonter la peur de la castration, peur provoquée très tôt chez le garçon par la constatation que la fille n’a pas de pénis.

3 Cependant, la forclusion n’est pas synonyme de refoulement, mode particulier de défense qui maintient des représentations déplaisantes hors de la conscience. Le sujet doit pouvoir les oublier. Alors que le refoulement les rejette dans sa vie intérieure, la forclusion au contraire suppose que le sujet se délivre de ces représentations en les projetant à l’extérieur de lui-même, dans le réel. C’est ainsi qu’apparaissent les hallucinations, propres à la psychose. Le refoulement censure ; la forclusion transforme. Ce qui est refoulé appartient à l’inconscient ; ce qui est forclos appartient à la perception consciente, sous une forme hallucinatoire.

4. Dans sa « Réponse au commentaire de Jean Hippolyte sur la Verneinung de Freud », Jacques Lacan s’élève contre la traduction habituelle du mot allemand Verwerfung par « Jugement qui rejette et qui choisit ». En proposant le mot « forclusion », il sous-entend qu’il le distingue de la dénégation (Verneinung) qui, elle, résulte d’un jugement. Jacques Lacan s’appuie sur la démonstration de Freud au sujet de la crainte de la castration et du rejet de sa représentation par « l’homme aux loups » : « Aucun jugement n’était par là porté sur la question de son existence, mais les choses se passaient comme si elle n’existait pas. » La forclusion consiste à ne pas symboliser ce qui aurait dû l’être (ici la castration) et à produire en échange des hallucinations pour faire diversion. Mais le mécanisme psychique se déroule sans que le sujet ait besoin de prendre une décision réfléchie.

5. L’expérience de la réalité d’un objet nécessite deux opérations simultanées : il doit être imaginé et symbolisé. Le manque de l’une de ces fonctions permet de comprendre le caractère particulier du « réel » psychotique. Chez le schizophrène, la fonction imaginaire est altérée et le sujet vit dans un monde symbolique qui devient progressivement purement abstrait et hermétique. Chez le délirant paranoïaque, la réalité est expérimentée sur un mode purement imaginaire. La perte de la fonction symbolique empêche la distance par rapport aux choses. La réalité devient image.

Freud (Sigmund)

1. Sigmund Freud, aîné d’une famille juive qui comptera huit enfants, voit le jour le 6 mai 1856 à Freiberg, petite ville de Moravie (région de l’actuelle Tchécoslovaquie). Son père, négociant de condition très modeste, s’installe en 1860 à Vienne. Freud y passera toute sa vie, sauf quelques séjours à l’étranger et, après l’Anschluss, une année d’exil à Londres, où il s’éteindra le 23 septembre 1939.

2. Après avoir envisagé de se consacrer à la philosophie, il opte pour la médecine. Docteur en 1881, il est trop pauvre pour poursuivre des études à l’université et va travailler à l’hôpital de Vienne, où il se spécialise peu à peu dans la neurologie. En 1885, l’attribution d’une bourse qui lui permet de se rendre à Paris dans le service de psychiatrie de Charcot, va transformer sa vie. L’éminent professeur, qui jouit d’une célébrité mondiale, accueille avec sympathie le jeune étranger et l’initie à ses recherches. Freud se familiarise avec l’hypnose et les problèmes psychiatriques. Il quitte Paris le 28 février 1886 ayant acquis une remarquable expérience clinique.

3. L’enseignement de Charcot incite Freud à élargir ses investigations. L’étrange histoire d’Anna O., que lui raconte, à son retour à Vienne, son ami le docteur Joseph Breuer, décide de son orientation définitive. Ses observations sur les hystériques le conduisent à découvrir le rôle de la sexualité infantile dans la genèse des névroses et à construire les premières bases de la psychanalyse.

4 « La vie de Freud, écrit Stefan Zweig, fut enfermée derrière la porte sévère d’un immeuble viennois. » Bien connue aujourd’hui par la biographie écrite par son ami et disciple Ernest Jones, elle frappe par son calme et son harmonie. Fiancé pendant cinq ans à Martha Bernays (1861-1951), Freud l’épouse en 1886. Il trouve en elle une compagne fidèle de toutes ses luttes, bien qu’elle soit restée étrangère au mouvement psychanalytique. Elle lui donnera quatre garçons et deux filles, au milieu desquels Freud mènera une existence patriarcale.

5. La plus grande partie de la vie de Freud s’identifie avec l’histoire de la psychanayse et la longue lutte qu’il doit livrer pour faire admettre ses vues. Dans la Vienne rigoriste, les théories freudiennes font scandale. Freud doit combattre sur tous les fronts, dans une misère constante. Peu à peu cependant, ses idées atteignent un public plus vaste. Bientôt se regroupent autour de lui ses premiers disciples. Le mouvement psychanalytique est né.

6. À la fin de sa vie, le chercheur viennois voit enfin la gloire arriver. Le Prix Goethe lui est décerné en 1936. Freud a alors quatre-vingts ans. Son œuvre, traduite partiellement en plusieurs langues, est connue maintenant dans le monde entier. Il est devenu l’ami de Romain Rolland, de Thomas Mann et d’autres écrivains célèbres. Mais les dernières années à Vienne sont assombries par la maladie. Depuis longtemps, Freud est atteint d’un cancer à la mâchoire qui le ronge lentement. En 1933, la Société allemande de psychanalyse tombe entre les mains des nazis, qui condamnent les théories freudiennes comme « décadentes et juives ». Jusqu’en 1938, Freud refuse obstinément de quitter Vienne. Le 4 juin 1938, il doit se réfugier en Angleterre avec les siens, après des tractations officielles entre Washington et Berlin qui lui permettent d’échapper à la Gestapo.

Freudo-marxisme

1. Les rapports entre marxisme et psychanalyse ont fait l’objet de recherches et de prises de position dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à la fois parmi les disciples de Freud et dans les milieux marxistes. Ces rapports ont donné lieu soit à une hostilité déclarée de l’un des types d’explication à l’égard de l’autre, soit à une influence scientifique réciproque, soit à des tentatives de synthèse, auxquelles on a donné le nom de freudo-marxisme.

2. L’une des tentatives les plus notables est celle de Wilhelm Reich. En 1929, dans «  Matérialisme dialectique et Psychanalyse  », il s’attache à montrer que la psychanalyse est le noyau à partir duquel peut être développée une psychologie matérialiste dialectique. Il nie la possibilité de tirer de la psychanalyse une sociologie, mais il admet que la psychanalyse permet, grâce à sa méthode, de découvrir les racines pulsionnelles de l’activité sociale. Selon Reich, la libido sublimée devient, comme force de travail, une force productive.

3. Dans ses travaux ultérieurs et notamment dans «  Psychologie de masse du fascisme  » (1933), Reich applique la psychanalyse à la recherche marxiste en histoire et en politique. Ainsi explique-t-il le comportement social de masses ouvrières gagnées au fascisme par des mécanismes inconscients qui agissent à titre de médiations entre l’être social et les réactions des individus. La dépendance matérielle et autoritaire à l’égard des parents dans l’enfance, le refoulement des désirs sexuels, rend l’individu fortement attaché à l’ordre bourgeois, incapable de le critiquer, suscite l’angoisse et le besoin du chef, etc. Mais des phénomènes comme le capitalisme, le fascisme lui-même, la grève, etc., ne relèvent pas pour Reich d’une interprétation analytique mais de la théorie sociale, c’est-à-dire, à ses yeux, du matérialisme historique classique.

4. Erich Fromm, au début des années 30, se pose lui aussi le problème d’une psychologie analytique appliquée à l’histoire et à la société. Le fait que les pulsions sexuelles soient interchangeables et décalables revêt une très grande importance sociale, estime Fromm. Ce fait permet que soient offerts aux masses les satisfactions souhaitées par la classe dominante. Les comportements irrationnels qui s’expriment dans la religion, l’éducation, la politique ont leurs fondements dans les structures de l’inconscient. Celles-ci sont conditionnées par les relations affectives typiques nouées au sein de la famille et renvoient à son arrière-plan social de classe, à la structure sociale dont elle provient. En incluant l’appareil pulsionnel de l’homme dans la série des conditions naturelles qui font partie des infrastructures du processus social, la psychanalyse peut enrichir la conception d’ensemble du matérialisme historique.

5. Se voulant à la fois disciple de Freud et de Marx, Herbert Marcuse développe dans son «  Eros et civilisation  » (1963), la thèse selon laquelle le principe de réalité, dans lequel Freud a vu la base du développement culturel de l’humanité, devient, dans la société industrielle, sous l’autorité de la classe dominante, un principe d’auto-frustration des individus. Une ère de travail mécanisé pourrait libérer les forces de l’énergie pulsionnelle. La sublimation ne cesserait pas, la société ne tomberait pas dans un pansexualisme. Mais l’énergie érotique libérée deviendrait une force créatrice de culture.

Fromm (Erich)

1. Psychanalyste, philosophe social, historien et anthropologue, Erich Fromm s’est tourné de plus en plus vers des tâches pratiques en vue d’aider à la création d’une « société saine », fondée sur les besoins humains, et à l’établissement de relations harmonieuses entre les hommes et les peuples qui trouveraient leur « Moi originel », cette « liberté positive qui consiste dans l’activité spontanée de la personnalité humaine ».

2. Descendant d’une longue lignée de rabbins, Erich Fromm est né à Francfort, le 23 mars 1900. Il passe son enfance dans une atmosphère de dévotion, mais très vite ses tendances humanistes l’orientent vers des préoccupations plus philosophiques. Ainsi il lit Spinoza, Goethe, Freud et Marx. La première guerre mondiale est un choc pour lui ; il dit qu’elle était « le début d’un processus de brutalités qui continue jusqu’à nos jours ». Il obtient un doctorat en philosophie à Heidelberg en 1922 et s’initie à la psychanalyse à l’Institut psychanalytique de Berlin. Très tôt, il rompt avec l’orthodoxie freudienne qui néglige les facteurs socio-économiques et renonce, à l’âge de 26 ans, au judaïsme.

3. En 1925, Fromm commence à pratiquer la psychanalyse sans avoir reçu de formation médicale. Il devient membre de l’Association internationale de psychanalyse. Puis, de 1929 à 1932, il enseigne à l’institut de psychanalyse de Francfort. C’est à cette époque qu’il écrit son premier essai «  Le Développement du Dogme du Christ  ». Il se trouve à Genève quand Hitler accède au pouvoir. Invité à Chicago, il se rend aux États-Unis en 1933 et décide de s’y installer en optant pour la citoyenneté américaine. Après quelques difficultés, il réussit à se frayer une voie et s’impose par ses vues originales sur l’homme et la société. De 1934 à 1961, il enseigne dans diverses universités américaines. Il est nommé professeur de psychiatrie à l’Université de New York en 1962.

4. Dans son best-seller «  La Peur de la Liberté  » (plus de 25 éditions) Fromm suit le développement de la liberté depuis le Moyen Âge jusqu’aux temps modernes. À la fois analyse psychologique, histoire intellectuelle et esquisse de philosophie politique, cet ouvrage conclut à la nécessité d’éliminer les possédants pour que l’homme puisse participer à l’organisation du travail, créer et retrouver son véritable moi. En 1956, il publie «  La Société saine  », l’un de ses écrits les plus célèbres et les plus influents, où il se réfère explicitement et pour la première fois aux écrits du jeune Marx. Ce livre qui constitue une tentative de synthèse de Freud et de Marx, critique l’homme aliéné dans la société capitaliste et rejette le « robotisme » des sociétés industrielles pour aboutir à un « humanisme communautaire socialiste », fondé sur la participation à la direction des entreprises, qui anéantira le conflit capital-travail.

5. «  L’Art d’aimer  » (1956) est consacré à démontrer que « l’amour est la seule réponse saine aux problèmes de l’existence humaine ». «  La Conception marxiste de l’Homme  » (1961) développe une interprétation humaniste de Marx fondée sur les «  Manuscrits de 1844  », que Fromm continuera dans «  Au-delà des chaînes de l’illusion  ».

Hans (Le petit)

1. Freud publie en 1909 le premier compte rendu d’une analyse infantile. Le petit Hans, dont il relate et commente longuement le cas, est un enfant de cinq ans. Ses parents sont des adeptes de Freud, qui a soigné la mère. Quelques mois après la naissance d’une petite sœur, Hans manifeste une violente phobie des chevaux. Il refuse de sortir de chez lui de crainte qu’un cheval ne le morde. Au terme d’une analyse dont le père du petit Hans avait pris la direction, Freud établit le lien entre la névrose de l’enfant et son complexe d’Œdipe, assurant du même coup sa guérison.

2. Freud ayant estimé que seul le père pouvait, dans ce cas, jouer le rôle de l’analyste, celui-ci avait entrepris, selon une méthode non moins inhabituelle, de questionner son fils. Hans est exceptionnellement intelligent et coopère activement au traitement. Il sait que son père rend compte de leurs entretiens à Freud et il espère qu’avec l’aide du « docteur » il guérira. Malgré ces conditions très favorables, les progrès de l’analyse sont lents. Freud demande au père d’avancer avec la plus grande prudence dans l’interprétation des matériaux que lui livre l’enfant. Une seule fois au cours de l’analyse Freud est présent. Hans tente d’expliquer qu’il a peur des chevaux parce qu’on lui a dit qu’ils mordaient. Un jour, il a vu deux grands chevaux attelés à un camion, tomber et se débattre et il en a éprouvé une grande frayeur. Mais Freud lui affirme qu’il faut chercher d’autres raisons à sa phobie.

3. L’explication psychanalytique est en effet toute différente. Comme tous les enfants, Hans a une grande curiosité sexuelle. Il s’intéresse beaucoup à son pénis (qu’il appelle son « fait-pipi » ) et croit que tout le monde en possède un. Il s’imagine que le tout petit « fait-pipi » de sa petite sœur poussera plus tard. Il a vu le pénis de son père et remarqué qu’il était plus grand que le sien. Mais les chevaux ont un pénis encore beaucoup plus grand. Pour Hans, qui voudrait être le seul à bénéficier de l’amour de sa mère, les chevaux sont donc encore plus menaçants que son père, car celui qui l’emportera dans cette rivalité sera celui qui a le plus grand pénis. Le cheval fait l’objet d’un déplacement. La peur que le petit Hans ressent en raison de sa jalousie à l’égard de son père est reportée sur les chevaux.

4. La cure réussit parfaitement. Son issue favorable est facilitée par le transfert positif que le petit Hans fait sur la personne de Freud à qui il a accordé sa confiance. Quinze ans plus tard, Freud verra avec surprise un grand et solide jeune homme frapper à sa porte en déclarant : « C’est moi le petit Hans. » Freud s’étonne seulement d’apprendre que Hans n’a conservé aucun souvenir de son analyse.

5. Malgré le succès qu’il avait obtenu dans le traitement du petit Hans, Freud continua de penser que la psychanalyse des enfants n’était pas généralisable. Ce fut sa seule intervention thérapeutique dans ce domaine, et encore ne s’était-elle effectuée qu’indirectement, par l’intermédiaire du père de l’enfant. Sa fille, Anna Freud, et Mélanie Klein devaient au contraire développer, dans des voies divergentes, cette technique psychanalytique particulière, largement appliquée aujourd’hui, en particulier aux États-Unis.

Homme aux loups (L’)

1. Écrite de 1914 à 1915, la relation par Freud de l’analyse de l’« homme aux loups » suit les dissidences de Jung et d’AdIer. Contre ses deux anciens disciples, Freud veut confirmer la réalité clinique des faits qu’il a déjà exposés dans l’analyse du petit Hans : l’origine sexuelle des névroses. Le cas de l’ « homme aux loups » ne cessera d’alimenter les polémiques entre les tenants des diverses écoles psychanalytiques.

2. Quand il vient consulter Freud, l’« homme aux loups » est un jeune homme de 22 ans, fils d’un très riche avocat d’Odessa. Il souffre d’une grave névrose qui le rend totalement incapable de se livrer à la moindre tâche. Il ne peut même pas s’habiller seul. Après avoir suivi sans succès les traitements des psychiatres les plus réputés d’Europe, il entend parler de Freud et se rend à Vienne pour lui demander son aide.

3. Freud remarque tout de suite qu’il est en présence d’un cas exceptionnellement difficile. De fait, l’analyse durera près de quatre ans sans qu’aucune amélioration sensible de l’état du malade ne se produise. Freud décide alors d’user d’un stratagème condamné par les règles habituelles de l’analyse. Il fixe une date pour la fin du traitement. Aussitôt l’analyse s’accélère. Les résistances finissent par céder. Freud peut enfin interpréter un rêve que le jeune homme avait fait à l’âge de quatre ans et qu’il avait raconté dés le début de la cure, mais dont le sens avait jusque-là échappé à Freud.

4. Dans ce rêve, l’enfant est couché dans un lit, les pieds tournés vers une fenêtre. Celle-ci s’ouvre, découvrant une nuit d’hiver où se dresse une rangée de noyers. Sur les branches six loups blancs sont perchés, totalement Immobiles, les oreilles dressées par l’attention. Ils ont de grandes queues comme des renards. L’enfant hurle de peur et s’éveille. Il a été si frappé par l’apparence vivante des loups qu’il lui faut un long moment pour être convaincu, par sa bonne accourue auprès de lui, qu’il a rêvé.

5. S’aidant de tout le matériel qu’il a recueilli durant la cure, Freud réussit à interpréter le rêve des loups. L’enfant avait entendu son grand-père lui lire des contes de Grimm où un tailleur coupe la queue d’un loup avec ses ciseaux. Par un processus inconscient de renversement, les longues queues des loups signifiaient l’absence de queue, la castration. Par un processus de déplacement, le regard fixe du rêveur était devenu celui des loups. Un autre renversement conduisait à interpréter l’immobilité comme un mouvement : celui que l’enfant avait observé vers l’âge de dix-huit mois pendant le coït de ses parents. Cette « scène originaire », qu’elle soit un souvenir vécu ou un pur fantasme, occupe une place importante dans les théories freudiennes, car elle apparaît à l’enfant comme une agression du père et se relie à ses propres excitations sexuelles.

6. Traité pour d’autres névroses une seconde fois par Freud et deux autres fois par Ruth Brunswick, une élève de Freud, l’« homme aux loups », devenu l’un des personnages les plus célèbres de l’histoire de la psychanalyse, finit par se rétablir complètement. Certains psychanalystes, en particulier Otto Rank, estiment que son rêve s’est déroulé durant l’analyse et contestent de ce fait l’argument que Freud en a tiré en faveur de ses thèses sur les névroses infantiles.

Homme aux rats (L’)

5 Préservant le psychisme infantile dans son intégralité, la névrose obsessionnelle évoque étrangement les mécanismes mentaux des primitifs. Comme les hommes des premiers âges , les obsédés projettent dans la réalité extérieure des rapports de causalité n’existant que dans leur esprit . La « perception endo-psychique » du névrosé permet ainsi de mieux comprendre la genèse des superstitions. Peu soucieux de certitude expérimentale, l’obsédé manifeste sa prédilection pour les questions incertaines comme la religion et la vie surnaturelle. Attribuant à ses pensées de haine et d’amour un pouvoir tout-puissant, comme dans la magie , il manifeste souvent une véritable obsession de la mort. Ébauchant le thème anthropologique développé dans «  Totem et Tabou  », Freud suggère que l’aptitude névrotique est liée au développement de la civilisation .

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IMAGINAIRE ET IMAGINATION

  • 1. Sources romantiques et élaboration psychanalytique
  • 2. Des jeux de la nature à l'illusionnisme optique
  • 3. L'expression onirique : psychanalyse et phénoménologie
  • 4. Fantasme et communication
  • 5. Sédimentation sociale de l'imaginaire
  • 6. L'imagination matérielle
  • 7. Du symbole au mythe
  • 8. Expression musicale du destin
  • 9. Les mondes imaginaires
  • 10. Au-delà de la communication
  • 11. Bibliographie

Fantasme et communication

De tous les phénomènes sur lesquels porte l'investigation psychanalytique, le fantasme est en effet celui dont il est le plus difficile de procurer la notion, en l'absence d'une expérience directe de la cure dont il est une production spécifique ; représentation intermédiaire entre l'image et l' événement , représentation de chose qui serait en même temps sillage d'un processus, traversant inopinément le champ perceptif du patient à l'approche, par exemple, d'une séance d'analyse, différant aussi bien d'une échappée de rêverie par la vivacité avec laquelle elle se noue et s'impose, d'une quasi-hallucination par le sentiment qu'a le sujet d'y être impliqué, d'une hallucination vraie par le fait qu'aucune créance ne s'y attache en ce qui touche son appartenance à l'ordre des choses, en bref, le phénomène le plus propre à illustrer par sa densité cette notion de « réalité psychique », qui, en opposition à la réalité extérieure, en soutient l'élaboration théorique. De fait, c'est par l'analyse critique du statut de réalité des prétendus « souvenirs » hystériques que Freud en a progressivement dégagé les traits spécifiques.

La question primitive est d'ordre psycho-pathologique : quel crédit faire à l'hystérique, lorsqu'elle produit le récit des entreprises de séduction dont elle aurait été l'objet, enfant, de la part de personnes de son entourage ? Freud s'y est d'abord trompé, acceptant, ainsi qu'il en était sollicité, de reconnaître aux scènes évoquées par ses patients le statut psychologique de souvenir, et à leur contenu, celui d'événements effectifs. Ainsi s'est constituée sa première théorie de l' hystérie, théorie traumatique, héritière à certains égards de l'ancienne théorie du choc, et selon laquelle l'événement infantile, censé réel, de la séduction, aurait eu par lui-même portée étiologique.

L'évidence psychologique du témoignage a dû cependant céder à l'analyse : le noyau du récit hystérique n'est pas nécessairement, il n'est pas généralement un souvenir. Sa modalité n'est pas celle de la réalité, au sens de la réalité effective d'un événement passé. Qu'est-ce à dire, et comment en comprendre le surgissement ? C'est en réponse à cette question critique que s'est constituée la notion du fantasme – dont la terminologie précisera immédiatement la fonction, en tant qu'il est fantasme de désir : le sujet hystérique n'a pas été l'objet d'une agression, il traduit dans son imagerie fantasmatique le désir qu'il a eu, et dont il repousse l'aveu, d'être l'objet de cette agression.

Soulignons donc ce fait essentiel : ce que le désir vise à travers le fantasme, c'est une initiative d'autrui. Autrement dit, le sujet du fantasme, en l'occurrence, actualise sous les espèces d'une agression étrangère le désir qui est le sien. Et nous ne pouvons dès lors nous défendre de ce principe qu'il se donne pour objet de désir l'actualisation du fantasme de désir de l'autre, formulation dont la première suggestion dans la Phénoménologie de Hegel n'infirme en rien l'originalité, lorsqu'elle est avec Lacan transposée dans le registre de la psychanalyse. Aussi bien Freud en donne-t-il lui-même l'indication précise, lorsqu'il interprète le fantasme du Vautour de Léonard. « La violence des carences qu'il révèle, écrit-il, n'était que trop naturelle ; la pauvre mère abandonnée devait épancher dans l' amour maternel et tout son souvenir des tendresses perdues et sa nostalgie de tendresses nouvelles ; elle se sentait poussée, non seulement à se dédommager elle-même de [...]

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  • Pierre KAUFMANN : professeur honoraire de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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. . Encyclopædia Universalis . Consulté le .

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Gaston Bachelard

Gaston Bachelard

Éditions Corti, 1984

Autres références

IMAGINATION (notions de base)

  • Écrit par Philippe GRANAROLO

Quelle défiance les philosophes n’ont-ils pas montrée à l’égard de l’imagination ? L’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » pour Blaise Pascal (1623-1662), « folle du logis » et pire encore « folle qui se plaît à faire la folle » pour Malebranche (1638-1715). Même condamnation trois cents...

ALAIN ÉMILE CHARTIER, dit (1868-1951)

  • Écrit par Robert BOURGNE

ANIMUS & ANIMA

  • Écrit par Alain DELAUNAY

Le couple anima-animus joue un rôle important dans la « psychologie des profondeurs » de Carl Gustav Jung. Il s'agit d'une résurgence de deux termes du corpus de la philosophie médiévale. On les rencontre chez de nombreux auteurs, notamment Guibert de Nogent, où généralement ils désignent,...

  • Écrit par Pierre AUBENQUE
  • 23 786 mots

BACHELARD GASTON (1884-1962)

  • Écrit par Jean-Jacques WUNENBURGER
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  • Dire, Ne pas dire [1]

ORTHOGRAPHE

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Diane Merakeb, psychothérapie et psychanalyse à Paris 9

Le fantasme en psychanalyse

L’être humain fantasme , il produit nombre de constructions imaginaires pour articuler son rapport au Réel. Sigmund Freud a pu repérer au fil de son expérience que certains d’entre eux étaient spécifiques, originaires selon sa formule. Ainsi, comment travailler dans le cadre d’une psychothérapie avec l’imaginaire de l’être ? Quelles possibilités ouvre l’abord de fantasmes originaires au cours d’une psychanalyse  ? Autant de réflexions auxquelles nous avons tenté de répondre durant les échanges en mars dernier lors du colloque du RPH portant sur L’inattendu fantasme.

Voici un extrait de mon article « Une traversée nécessaire », que vous pouvez retrouver dans son intégralité dans la Revue de Psychanalyse et Clinique Médicale n°48 du printemps 2021 éditée par le RPH. Pour plus d’information sur cette revue, c’est ici .

"Aborder le fantasme en psychanalyse, c’est au fond anticiper sur ce qui se dévoilera au cours d’une psychanalyse comme élément central dans la résolution ou non de son Œdipe par un être. C’est pourquoi nous choisirons plutôt de parler de « fantasme » plutôt que de « fantaisie », terme que nous pouvons retrouver dans certaines traductions des écrits de Sigmund Freud issu de la traduction du mot Phantasie en langue allemande qui met principalement l’accent sur l’aspect imaginaire de cette production psychique. Nous suivons également, en privilégiant le terme de fantasme, l’enseignement de Jacques Lacan. Ce dernier a signalé dans son séminaire que « La fonction du fantasme est de donner au désir du sujet son niveau d’accommodation, de situation. C’est bien pourquoi le désir humain a cette propriété d’être fixé, adapté, coapté, non pas à un objet, mais toujours essentiellement à un fantasme. » [1] En signalant ce lien entre fantasme et désir, Lacan nous indique déjà que le fantasme ne s’inscrit pas uniquement dans le champ imaginaire.

Nous disions en premier lieu que parler du fantasme, c’est anticiper sur la traversée d’une psychanalyse. Ces propos visent à nous rappeler que, selon la « Carte des trois structures » [2] élaborée par Fernando de Amorim, ce n’est qu’en psychanalyse que nous rencontrons la mer œdipienne et que, par conséquent, les fantasmes originaires peuvent se traverser. Ainsi, suite à ce que nous relevons des propos de Lacan, nous pouvons voir qu’une psychothérapie ne peut permettre à un être de saisir ce qui a été pour lui son niveau d’accommodation, d’adaptation à son désir. Dire cela signale d’emblée que faire avec son désir n’est pas si simple pour l’être humain. Peut-être pouvons-nous entendre là l’une des visées de ce désir de savoir que nous trouvons, en référence ici à la « Cartographie » [3] d’Amorim, à l’entrée d’une psychanalyse. Le psychanalysant désire en savoir quelque chose de ce qui oriente son désir, de ce qu’il en a fait, comment il s’est arrangé avec. Pour cela, il a déjà accepté de céder sur quelque chose, sur une forme de relation imaginaire plus prégnante […]."

Pour débuter une psychothérapie à Paris 9 , contactez Diane Merakeb au 01.73.77.20.99 afin de convenir d’un premier rendez-vous dans son cabinet situé au 40 rue des Martyrs 75009 Paris .

[1]  Lacan, J. (1958-59).  Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation , Paris, Éditions de la Martinière et Le Champ Freudien, 2013, p. 30. 

[2] Cf. Carte des trois structures, p. 315.

[3] Cf. Cartographie de la clinique avec le malade, le patient et le psychanalysant, à l’usage des médecins, psychistes et psychanalystes, en institution et en ville, p. 313.

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Le fantasme inconscient

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fantasme dictionnaire psychanalyse

Dans la théorie kleinienne, les fantasmes inconscients sous-tendent tout processus mental et accompagnent toute activité mentale. Ils sont la représentation mentale des événements somatiques qui surviennent dans le corps et qui englobent les pulsions. Ce sont des sensations physiques interprétées en termes de relations avec des objets qui causent ces sensations. Le fantasme est l’expression mentale des pulsions libidinales et agressives comme des mécanismes de défense contre ces pulsions. Une large part de l’activité thérapeutique de la psychanalyse peut être décrite comme une tentative de transformation du fantasme inconscient en pensée consciente.

Freud a introduit le concept de fantasme inconscient et de fantasmatisation, qu’il concevait comme une capacité de l’esprit humain héritée de la phylogenèse. Melanie Klein a adopté la notion freudienne de fantasme inconscient mais elle l’a considérablement élargie parce que son travail avec les enfants lui a donné une expérience très large de l’étendue du contenu des fantasmes des enfants. Elle et ses successeurs ont mis l’accent sur le fait que les fantasmes interagissent réciproquement avec l’expérience pour former les caractéristiques intellectuelles et émotionnelles en développement de l’individu ; les fantasmes sont considérés comme une capacité fondamentale de l’être humain qui sous-tend la pensée, le rêve, les symptômes et les modes de défense et leur donne forme.

Articles de référence

Pour accéder à l’intégralité des références des œuvres de Melanie Klein, consulter la rubrique  Publications de Melanie Klein .

Freud, S. (1911,1916)

1911 ‘ Formulations on the two principles of mental functioning’ [Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques] .  The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud , Vol. 12. Hogarth Press (1958),  Œuvres complètes de Freud , Vol. XI, Paris, PUF, 2009. Le fantasme fonctionne selon le principe de plaisir, faisant équivaloir « la réalité de la pensée avec la réalité externe, et les désirs avec leur accomplissement ». Les fantasmes sont susceptibles de surgir lorsque les désirs instinctuels sont frustrés.

1916-17  ‘The paths to the formation of symptoms’ [Les voies de la formation de symptômes] , Lecture 23 of Introductory Lectures on Psychoanalysis in  The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud , Vol. 16. Hogarth Press (1963),  Œuvres complètes de Freud , Vol. XIV, Paris, PUF, 2000’. Les sources des fantasmes originaires (la scène primitive, la séduction et la castration) résident dans les pulsions et font partie de l’équipement phylogénétique inné. Le fantasme est vu comme une réalité physique.

Klein, M. (1921, 1932a, 1936, 1952 et en fait la plupart de ses articles)

Melanie Klein ne définit pas le fantasme, mais son insistance sur ce point est évidente tout au long de son travail avec les enfants comme avec les adultes.

1921 ‘ The development of a child’ [Le développement d’un enfant]  in  Essais de psychanalyse , Paris, Payot, 1968, p. 29-89. Description précise des fantasmes inconscients d’un enfant qui accompagnent ses activités dans la réalité.

1936  ‘Weaning’ [Le sevrage] . Melanie Klein est convaincue que l’analyse révèle les fantasmes qui habitent l’esprit d’un nourrisson « presque depuis la naissance ».

1952 ‘ Observations on the behaviour of young infants’ [En observant le comportement des nourrissons]  in M. Klein, P. Heimann, S. Isaacs, J. Riviere,  Développements de la psychanalyse,  Paris, PUF, 1966, p. 223-253. Il existe une connaissance inconsciente du sein à la naissance qui est un héritage phylogénétique.

1948 Isaacs, S. ‘ On the nature and function of phantasy’ [Nature et fonction du phantasme] ,  International Journal of Psychoanalysis . 29: 73-97; publié à nouveau dans M. Klein, P. Heimann, S. Isaacs and J. Riviere (eds)  Developments in Psychoanalysis . Hogarth Press (1952),  Développements de la psychanalyse , Paris, PUF, 1966. Le fantasme inconscient est défini comme « le corollaire mental, le représentant psychique de la pulsion. Il n’y a pas de pulsion, pas de besoin ni de réaction pulsionnelle qui ne soient vécus comme phantasme inconscient. » (p. 79)  et décrit comme une défense contre l’angoisse.

1962 Bion, W.  Learning from Experience . Heinemann (1962),  Aux sources de l’expérience , Paris, PUF, 1979. Bion suppose que les individus naissent capables de « préconceptions » qui, lorsqu’elles rencontrent une réalisation par l’expérience, peuvent donner naissance à des « conceptions ».

1991 Hinshelwood, R. D.  A Dictionary of Kleinian Throught   2nd edition. Free Association Books.  Dictionnaire de la pensée kleinienne , Paris, PUF, 2000. L’accent est mis sur les découvertes de Melanie Klein qui ont montré que les fantasmes peuvent accompagner des activités dans la réalité. Les fantasmes inconscients expriment tacitement la croyance que les sensations corporelles sont causées par des objets internes psychiques. Discussion détaillée du fantasme inconscient dans la section Controversial Discussions [Grandes Controverses] 1941-1945.

persee.fr

Le fantasme

sem-link

  • Référence bibliographique

Bénassy Maurice. Le fantasme. In: Bulletin de psychologie , tome 13 n°177, 1960. pp. 631-642.

DOI : https://doi.org/10.3406/bupsy.1960.8354

www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1960_num_13_177_8354

  • RIS (ProCite, Endnote, ...)
  • (Cours des 18 et 25 janvier 1960) [link]
  • Définition [link]
  • Théories du fantasme [link]
  • Bibliographie [link]
  • Etude du fantasme dans les psychoses [link]
  • Comportement fantasmatique de l'adulte névrotique dans le transfert [link]
  • Conclusion [link]

Texte intégral

(cours des 18 et 25 janvier 1960).

Le dictionnaire n’en donne aucun exemple.

— Dans le Petit Larousse on trouve :

phantasme: illusion d’optique.

— Dans «Hazfeld et Darmesteter », fan¬ tasme n’est pas mentionné, mais on trouve fantaisie, fantasier, fantasmagorie.

Ces mots viennent de fantôme. Le mot «fantasme» est un terme technique employé par les psychanalystes. En Anglais, il corres¬ pond à. phantasy.

Dans le Vocabulaire de Philosophie de La¬ lande, on trouve Fantaisie, «fantasia, imago, imagination ont la même racine que phéno¬ mène. Fantaisie signifie chez Aristote et tous les auteurs qui l’ont suivi, image ou imagina¬ tion, sans distinction entre l’image-reproduc-tion et l’image-innovation. Tant que la psy¬ chologie s’intéressait uniquement à distinguer les opérations sensitives et l’entendement, la distinction des images-copies et des images neuves était d’importance minime. Elle se fai¬ sait d'ailleurs, à l’exemple d’Aristote, en attri¬ buant à la mémoire ce qui, dans l’image, était reproduction. »

A partir du XVIIe siècle, il y a une ten¬ dance à spécialiser fantaisie. Chez Descartes, elle prend un sens particulier : «qui fabrique des images neuves ».

Une gravure du commencement du XVIIe siècle «Le Palais des Facultés de l’Ame », re¬ résente cinq dames en costume Louis XIII: l'Entendement, assise au milieu sur un trône, la Volonté, le Sens commun, la Mémoire, la Fantaisie. Chaque faculté a ses attributs et son quatrain. La Fantaisie tient d’une main une palette et des pinceaux ; de l’autre elle élève à la hauteur de son regard un petit qua¬ drupède ailé ; légende :

«Mon art est incompréhensible «Puisque sans couleur ni pinceau «Je me forme et fais un tableau «De ce qui mesme est impossible. »

On peut regretter que l’usage n'ait pas adopté «fantaisie » pour ce sens spécial, puis¬ que le mot imagination est équivoque.

Bacon oppose de la même manière la phan-tasia à la memoria dans sa classification des facultés intellectuelles (mémoire — imagina¬ tion — raison).

Husserl fait la remarque suivante : Phan-tasie (au sens où ce mot s’applique à un acte isolé) désigne la représentation-pure et simple de quelque chose d’individuel (le fait qu’on l’a purement et simplement sous les yeux), mais en l’absence du sentiment conscient d’exis-tence — en Anglais «belief» — qui le pose¬ rait comme objet de perception ou de souve¬ nir. On l’a sous les yeux, mais sans décider si l’on y croit, ou même en n’y croyant pas. »

C’est donc, d’après cette définition, le sen¬ timent d'existence (la croyance) qui fait que le fantasme n’est ni objet de perception, ni souvenir.

Certaines traditions ne distinguent pas entre image-reproduction et image-novation, ou op¬ posent fantasme et souvenir.

> Husserl oppose perception et souvenir à fantaisie, suivant qu’il y a croyance, on non.

La position freudienne oppose perception à fantaisie et souvenir ; les psychanalystes ne peuvent adopter la position phénoménolo¬ gique, car l’analyse montre la confusion entre fantasme et souvenir chez l’adulte. (On peut démontrer que certains souvenirs sont des souvenirs de fantasme.) L’homme, même nor¬ mal, ne sait pas toujours faire la différence entre souvenir de perception et de fantasme.

Dans l ’expérience psychanalytique, on dis¬ tingue deux sortes de fantasmes : les fan¬ tasmes du malade : ce sont ceux que le ma¬ lade reconnaît comme tels ; il dit «j’ai ima¬ giné cela » : ils sont conscients ; les fantasmes de l’analyste : à propos de multiples compor¬ tements (jeux, actions, paroles), l’analyste

BULLETIN DE PSYCHOLOGIE

dit par exemple : «Vous avez dit telle chose comme si c’était la réalité ; vous avez fait comme si vous croyiez pouvoir agir sur le monde extérieur par votre pensée ; vous faites un fantasme de toute puissance de la pensée » : ce sont les fantasmes inconscients.

1. — FANTASMES CONSCIENTS.

Ils correspondent au mot fantaisie défini par le dictionnaire. Le malade sait qu’il ne croit pas réellement au fantasme qu’il raconte. Ce fantasme est conscient ou recouvre sou¬ vent un fantasme inconscient différent. Un fantasme peut être étudié à différents ni¬ veaux. Un fantasme d’ambition est facilement accepté par le moi ; mais l’idée que cette am¬ bition est souhaitée pour ou par une femme, est rejetée par le moi. Un fantasme de per¬ version, un fantasme de sadisme, n’est accepté que par un moi altéré. Il est à remarquer que les productions artistiques (peinture, principa¬ lement le style surréaliste, littérature, mu¬ sique) expriment des fantasmes. La Fontaine, dans La Laitière et le pot au lait donne un excellent exemple de fantasme. Le fantasme conscient au début, devient inconscient, tout en étant agi; lorsque Perrette reprend con¬ tact avec la réalité, le fantasme passe à l’état de souvenir.

Tous ces fantasmes sont dictés par le prin¬ cipe de plaisir : le plaisir est dans le fantasme; le déplaisir, dans la réalité. Nous verrons que cette description ne correspond pas à la no¬ tion de fantasme de Mélanie Klein.

Dans les quarante dernières pages de Ulysse de James Joyce, l’auteur décrit le monologue intérieur de l’épouse de Mr Bloom en train de s’endormir ; il n'y a aucun signe de ponc¬ tuation, simplement des alinéas indiquant la chaîne d’associations. C’est un exemple de ce que peut dire un malade sur le divan. On y trouve le même mélange de fantasmes et de souvenirs.

Paul-Jean Toulet, dans l’ouvrage Lettres à soi-même s’écrivait quand il voyageait. Ces lettres, pleines d’humour, laissent voir le désir de l’écrivain d’être un maître ; «Cher maître... je tiens à vous exprimer mon admiration.»

M. Bénassy cite alors l’exemple d’un malade s’envoyant des chèques et écrivant: «Mon cher enfant, je t’envoie cet argent que tu as bien mérité. » Par ce fantasme, le malade de¬ meure dans la situation de dépendance d’un fils qui reçoit de l’argent de son père.

Chez Proust, on trouve un mélange de passé et de présent. Ses souvenirs sont ceux d’un enfant qui raconte ce qui lui arrive. Le raffi¬ nement littéraire montre que c’est un adulte qui écrit ; mais ce qui est décrit est vécu par un enfant et non par un adulte.

La métaphore est souvent plus qu’une com¬ paraison : c’est une évocation d’un fantasme supérieur à la réalité. Chez Descartes, la méta¬ phore est une similitude. (Cf. Colloque de Royaumont sur Descartes. Article de Spoerri, La puissance métaphorique de Descartes.)

Chez Pascal, la pensée «L’homme est un ro¬ seau pensant » est une manière de vouloir re¬ faire l’homme comme un roseau pensant et il n’y a pas là une simple comparaison ; il y a une confusion entre ce qu’est l’homme et ce que le poète fait de l’homme.

Cazotte dans Le Diable amoureux évoque le diable qui se transforme en une jolie fille pour faire dire au héros : «Mon cher Belzé-buth, je t’adore». Pour résister, il va se mettre sous la protection de sa mère. Et l’auteur con¬ clut : «Que votre respectable mère préside à votre choix... et vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable. »

C’est l’illustration du fantasme de l’homme tenté d’aimer une autre femme que sa mère, et qui ne peut le faire qu’à condition que ce soit sa mère qui la lui choisisse.

Jehan Rictus, dans le Soliloque du Pauvre, imagine la maison d’accueil pour ceux qui ont vécu misérablement: de belles nourrices leur donneront le sein à téter pour les aider à mourir. Ici l’image maternelle apparaît cons¬ ciemment.

Le fantasme de l’artiste diffère du fantasme du malade, parce qu’il est contrôlé ; c’est un fantasme conscient, accepté par le moi du su¬ jet, mais qui recouvre le plus souvent un fan¬ tasme inconscient. Cf Freud. La Gradiva de Jensen.

2. — FANTASMES INCONSCIENTS.

Ce sont des comportements interprétés par l’analyste ; ils ne sont pas vécus* consciem¬ ment par le malade. Le psychanalyste le ver¬ balise en expliquant un comportement ; jeux, travail, dessins, modelages, paroles, récits... peuvent être interprétés comme étant des ac¬ tivités fantasmatiques.

Pour donner une définition, il faudrait cher¬ cher ce qu’il y a de commun à tous les fan¬ tasmes ; mais cela nous entraînerait trop loin.

Lebovici et Diatkine, dans leur rapport du Congrès des Psychanalystes de Langues Roma¬ nes de 1954 donnent comme définition: «Le fantasme est un drame ». Le mot «dramatique » implique souvent un caractère de violence et de catastrophe, ' qui ne se trouve pas dans tous les fantasmes. Il faut comprendre drame au sens étymologique.

Dramè signifie série d’événements ayant une unité et aboutissant à une conclusion, qu’elle soit catastrophique ou satisfaisante. L’action dramatique n’est pas autre chose qu’une série d’événements ayant une unité. Le point capital en est la progression qui pousse le drame vers une conclusion.

3. — COMMENT PASSE-T-ON DU FAN¬ TASME INCONSCIENT AU FANTASME CONS¬ CIENT ?

Les conclusions de Freud restent valables. En 1895, il prend position sur l’étiologie de la névrose hystérique. H est convaincu qu’elle ré¬ sulte de séductions (attouchements des or-

M. DENASSY : LE FANTASME

ganes génitaux le plus souvent) de l’enfant par un adulte, ou par un enfant plus âgé. Il interrogeait le malade et remontent jusqu’à ces séductions ; mais dix ans après il recon¬ naît avoir surestimé la fréquence des séduc¬ tions qui, pour des raisons chronologiques, ne pouvaient avoir eu lieu réellement: le ma¬ lade ne distinguait pas les faux souvenirs des traces mémorielles d’événements réels. En 1909, Freud explique comment on peut les distin¬ guer: le fantasme se caractérise par le fait qu’on peut découvrir, en cours d’analyse, plu¬ sieurs versions différentes de la même scène ; par ailleurs du moment que l’on se voit dans un souvenir, c’est sûrement un fantasme. Le fantasme de séduction est une défense contre le souvenir d’activité sexuelle pratiquée sur soi-même. L’enfant transforme ses souvenirs pour oublier que c'est lui qui touchait ses or¬ ganes génitaux ; cela l’empêche de prendre à son compte l’activité coupable. Ce fantasme est donc une protection contre le sentiment de culpabilité : il y a projection non d’inten¬ tions, mais d’activités. Entre le symptôme et les impressions infantiles, sont intercalés les fantasmes (remaniement des souvenirs pour les rendre acceptables par le moi). Il s’agit ici d’un fantasme conscient recouvrant une ac¬ tivité inconsciente.

En 1908, il rapproche le fantasme du rêve. Le rêve s’interprète à partir des éléments du rêve sur lesquels on fait associer le sujet. A partir de là, on construit une explication co¬ hérente, un drame qui constitue à peu de choses près le contenu latent du rêve, le véri¬ table contenu latent étant le désir infantile.

M. Guillaume, dans son Manuel de Psycho¬ logie raconte le rêve suivant : un homme rêve qu’il a beaucoup de difficultés à s’habiller et à prendre le train. Il en donne le contenu ma¬ nifeste. Cet homme n’a pas envie d’aller tra¬ vailler, et fait surgir des obstacles. Guillaume s’arrête à un niveau d’explication insuffisant. Le contenu latent qui s’exprimerait en termes de désirs infantiles, n’est pas connu. La rela¬ tion fantasme-signification du fantasme est la même que celle du rêve et de la signification, ce qui permet d’analyser le fantasme comme on analyse un rêve.

Freud établit cette relation non à partir d’un fantasme-récit, mais à partir d’une at¬ taque d’hystérie (activité sensori-motrice, comportement inconscient dont la significa¬ tion échappe au malade). Chacun des mouve¬ ments a une signification : le désir est dé¬ formé de la même manière que dans le rêve.

Tous les mécanismes de défense étudiés dans les cours précédents surtout à propos du rêve existent dans l’attaque hystérique, le dé¬ placement est un mécanisme neuro-physiolo¬ gique fondamental ; il est inconscient ; la condensation qui peut se présenter sous la forme d’un mot qui en réunit plusieurs.

Tout cela se retrouve dans l’attaque d’hys¬ térie.

En 1915-1916, paraît l’ouvrage introduction à la Psychanalyse. Freud précise sa pensée sur le fantasme, mais sans rien ajouter : les fan¬ tasmes possèdent une réalité psychologique opposée à la réalité matérielle ; dans le monde des névroses, c’est la première qui joue le rôle principal. Il n’y a pas de différence quant aux effets, selon que les événements de la vie infantile sont un produit de la fantaisie ou de la réalité.

En 1919, Freud analyse le fantasme «On bat un enfant ». On trouve une série de fantasme étagés. On trouve fréquemment ce fantasme chez les femmes plus ou moins frigides, elles l'utilisent pour parvenir à l’orgasme. Les ma¬ lades elles-mêmes trouvent cela ridicule : quel plaisir peut-il y avoir à voir battre un en¬ fant ?

ANALYSE DE CE FANTASME.

Il a une longue histoire ; il apparaît vers 4-5 ans, et change plusieurs fois de signifi¬ cations. Il est ici décrit dans l’ordre de l’évo¬ lution historique ; dans la psychanalyse, on découvre d’abord la troisième forme, puis la seconde, et enfin la première.

lr • forme : «Mon père bat cet enfant que je déteste »: il s’agit du petit frère ou de la petite sœur qui enlève la satisfaction d’avoir le père pour elle seule. Ça n’est pas un fan¬ tasme sadique, car ce n’est pas le sujet qui bat ; il ne s’accompagne pas non plus d’acti¬ vité sexuelle ; il veut simplement dire : «Mon père n’aime pas cet enfant; c’est moi qu’il aime y». Mais, à partir de là, vont se différen¬ cier les éléments: sadique ou sexuel.

fr forme : «Mon père me bat » ; le fan¬ tasme devient masochiste ; la satisfaction gé¬ nitale survient en même temps. Pourquoi cette transformation? L’enfant refoule son amour pour son père, car il s’aperçoit qu’il est inces¬ tueux ; cela va entraîner un sentiment de culpabilité qui transforme le. sadisme en maso¬ chisme ; l’élément régressif transforme l’être aimé en être battu.

Le plaisir apparaît grâce à la régression qui accompagne le refoulement (avec le maso¬ chisme, l’enfant n’est plus au stade d’organi¬ sation génitale, mais au stade anal avec sa cruauté inconsciente. Au stade anal, on se rapproche de celui qu’on aime en lui faisant du mal : être battu est une manière de rece¬ voir de l’amour.

Ce fantasme est inconscient : il est recons¬ truit par l’analyste à partir du comportement ; le malade ne retrouve pas dans ses souvenirs des fantasmes où il éprouvait le désir d’être battu. Il y a interprétation d’un comportement vécu actuellement vis-à-vis de l’analyste. Les femmes espèrent par exemple que le psycha¬ nalyste les mettra à la porte ; ce rejet équi¬ vaut, pour elles, à être battues.

— 3e forme : «On bat un enfant » : Le fan¬ tasme se dépersonnalise ; la femme qui fait le

fantasme en devient spectatrice. C’est un en¬ fant qu’on bat et non elle ; ça n’est plus le père, mais un substitut (maître ou éducateur) qui bat un enfant anonyme.

La forme du fantasme est sadique, mais c’est toujours un fantasme masochiste, car le sujet s’identifie à l’enfant battu ; c’est une satisfaction masochiste qui accompagne l’or¬ gasme.

On voit ici le rôle protecteur du fantasme : il empêche le sujet de vivre pleihement son complexe d’Oedipe. ,

Dans ce fantasme, la relation œdipienne est méconnaissable. On se protège ainsi contre uné angoisse. Les fantasmes tels que Freud les conçoit sont toujours défensifs.

Mme Mélanie Klein fait dire à Freud que le fantasme est une manière de vivre une intention instinctuelle, mais Freud l’envisage uniquement sous l’aspect défensif : faire un fantasme, ç’est remplacer une crainte angois¬ sante par une crainte moindre.

AUTRE ASPECT DU FANTASME.

Le rôle en a été connu par Freud, d’après les observations d’enfants, non d’après les analyses d'adultes. Comment un enfant réagit-il à ses fantasmes. Cf. «Le petit Hans », en¬ fant qui exprime dans le langage ses craintes et ses désirs. A partir de l’analyse du petit Hans, on a fait des analyses d’enfants ; les uns ont suivi les traces de Freud. Anna Freud analyse les enfants à peu près comme les adultes.

Mme Mélanie Klein, élève d’ Abraham, ana¬ lyse des enfants de plus en plus jeunes, non d’après leur paroles, mais d’après leur compor¬ tement, le jeu qui traduit directement le fan¬ tasme ; à ces enfants de 3 ans, elle commu¬ niquait le contenu de ses interprétations. De cette manière, on s’aperçoit que le fantasme est inconscient : dans le jeu, l’enfant fait ren¬ contrer violemment des automobiles, mais il ne sait pas que ces automobiles représentent son père et sa mère. A partir de cela, Mme Mélanie Klein a conclu que tous les compor¬ tements de l’enfant depuis sa naissance avaient une signification fantasmatique. Or, en fonction de ce que l’on sait du développe¬ ment de l’enfant de 15 jours, cela paraît être une dangereuse extrapolation. Elle fait de l’agi¬ tation du nouveau-né un comportement d’an¬ goisse ; cette interprétation ne vient pas d’une analyse du comportement de l’enfant, mais d’une extension de la théorie basée sur l’ob¬ servation d’enfants plus âgés.

M. Bénassy insiste sur ce point, car il va devoir critiquer la position de Mme Klein, et parce que les analyses d’enfants ont pris une importance considérable : psychothérapie, hygiène infantile. L’accouchement lui-même se fait sous psychothérapie avec l’accouche¬ ment sans douleur. Tout cela fait une masse d’observations à verser au dossier des théories

de l’évolution du petit enfant, théories qui ont un grand retentissement sur celles des psychanalyses d’adultes.

Les psychanalystes d’enfants et ceux qui se sont efforcés d’analyser les psychotiques ont eu l’impression d’entrer directement en contact avec l’inconscient, les processus pri¬ maires, les tendances instinctuelles, c’est-à-dire ce qui sous-tend les comportements né¬ vrotiques.

Mme Mélanie Klein et ses élèves ont éten¬ du à la psychanalyse d’adultes des concepts qui ne se vérifient que dans l’analyse des psy¬ chotiques et des enfants (c’est pourquoi de nombreux psychanalystes s’insurgent contre sa manière de voir) ; les processus d’évolution de l’enfant ne sont pas aussi simples ; l’adulte n’est pas «un enfant + quelque chose », mais un enfant-qui-a-évolué.

(Cf. rapport de Lebovici et Diatkine, in Revue Française de Psychanalyse, 1954).

Ces auteurs mettent à part les faits clini¬ ques et donnent en annexe une observation montrant les relations entre une petite fille de 4 ans et son analyste; on se rend compte, en le lisant, des modifications du comporte¬ ment de l’enfant.

Que montre l’analyse des enfants qui par¬ lent et jouent:

1. — Il y a une figuration constante de la scène primitive, c’est-à-dire du coït parental, même si les enfants n’ont jamais assisté à au¬ cune relation amoureuse entre les parents ; ils l’imaginent, et en font un objet d’angoisse. On retrouve ce qu’avait dit Freud ; on ne peut séparer les souvenirs d’événements vécus et imaginés. Cette scène primitive est vécue par l’enfant comme un échange alimentaire vécu sur le mode tendre et destructeur. C’est sur ce mode qu’il fantasmatise la relation entre le père et la mère ; la relation se traduit par le fait de manger, avaler, rejeter les aliments. La possession est vécue, sous l’aspect du fan¬ tasme : avoir incorporé ; c’est sur ce mode que l’enfant vit ses relations avec son père, sa mère et tous ceux auxquels il tient; il fan¬ tasmatise à partir de ce qu’il, vit.

Le moi de l’enfant utilise le mécanisme d ’identification; l’enfant se protège contre son angoisse en prenant la place de son analyste; il s’aperçoit qu’en changeant de rôle, il ne le détruit pas ; lui-même ne sera donc, pas détruit en gardant son rôle. Cela permet à l’enfant d’avoir une relation normale avec l’adulte. Cette attitude est une ébauche d’identification à l’agresseur (qui permet à l’enfant de prendre à son compte une attitude agressive venant de l’extérieur).

2. — On retrouve toujours chez l’enfant Yangoisse de castration : crainte d’être mutilé dans ses organes génitaux chez le garçon, sen¬ timent d'infériorité chez la fille.

Si on l’explique à l’enfant, au moment où elle apparaît, elle est remplacée par une an-

M. BENASSY : LE FANTASME

goisse de morcellement ; la peur de perdre des morceaux de lui-même, de se désintégrer. Cette angoisse est liée à la peur d’être mangé; ses relations ne sont plus des relations avec ses parents entiers, mais avec des morceaux de parents. Pour l’enfant tout-petit, ce n’est pas la mère qui existe, mais le sein::de la mè¬ re, dit Mme Mélanie Klein; de cette régression de la relation objectale, elle déduit que Ten¬ tant plus jeune avait les mêmes relations avec sa mère.

Dans cette relation avec des objets partiels, le sein de la mère a une importance capitale, mais non unique, le pénis du père est traité de la même façon. Derrière l’image du père cas-trateur, on trouve toujours, dans l’analyse,

Théories du fantasme

Le fantasme a une jonction défensive. Anna Freud distingue deux modes de dénégation de la réalité:

— en fantasme

— en action (fantasme agi) : l’enfant se comporte comme s’il était une autre personne.

Exemple : une petite fille dit à son frère :

«Si tu as peur des fantômes, tu n’as qu’à agi¬ ter les bras» (comme un fantôme) ; elle nie ainsi sa peur en s’identifiant à l’agresseur, et l’interprète elle-même comme une fonction défensive.

Cette dénégation est ce que Wallon appelle le simulacre (Cf. L’Acte et la Pensée). L’hom¬ me, par le simulacre, agit sa pensée et accède ainsi à la représentation, symbole concret qui traduit le signifié. Le simulacre se situe au niveau où l’action représente autre chose qu’elle-même. Exemple : le sorcier qui danse la pluie. C’est une conduite magique, une affir¬ mation par l’action.

Anna Freud fait remarquer que l’enfant ne connaît de son fantasme que l’aspect symbo¬ lique : le petit Hans raconte que le plombier lui a dévissé les fesses et le pénis pour lui en donner de plus grands (premier fantasme) et qu’il essuie des enfants dans les _W.-C. (deuxième fantasme). L’ensemble des deux fantasmes est interprété comme le désir d’avoir des enfants. Le petit Hans voudrait avoir un grand pénis comme son père pour faire des enfants; mais ce désir reste incons¬ cient. Le fantasme, comme le rêve, permet de dissimuler les désirs pouvant entraîner un sentiment de culpabilité; ce sont des défenses contre l’angoisse. La crise d’hystérie est un fantasme agi.

2. — THEORIE DE MME MELANIE KLEIN :

Il n’existe pas d’exposé systématique de sa théorie. Le fantasme a surtout été étudié par Mme Suzanne Isaacs (élève de Mme Klein); c’est donc elle que nous suivrons.

celle de la mère dévorante : le mythe de l’ogre (père dévorant ses enfants) est à la fois une image du père castrateur et de la mère dévorante. C’est pourquoi derrière l’an¬ goisse de castration, on trouve toujours l’an¬ goisse de mort (qui à sa racine dans l’angoisse de morcellement).

Importance du traumatisme de la scène pri¬ mitive: Le fait que l’enfant ait ou non assis¬ té à un coït entre les grandes personnes n’a pas une importance considérable; on ne trou¬ ve pas dans les analyses d’enfants d’événe¬ ments précis. Ce sont les réactions névroti¬ ques entre parents, et entre parents et en¬ fants qui incitent l’enfant à construire ses schémas protecteurs.

Il y a dans sa théorie une dilution du con¬ cept de fantasme. Mme Isaacs applique (ce qui fait croire à leur identité) le même nom à des faits très différents : c’est une erreur méthodologique ; à partir de faits très minces qu’elle rapproche de remarques de Freud, elle tire des conclusions expressément étendues. Elle insiste sur l’utilité de la psychogénétique et affirme que dans le transfert le malade vit des fantasmes par rapport à l’analyste k ce¬ la est incontestable), mais elle ajoute que le patient, revivant son fantasme, est retourné à la première enfance. Cette attitude d indif¬ férenciation entre le passé et le présent est limitée à certains malades (psychotiques), pas è l’enfance.

mais les névrosés savent qu’ils ne retournent pas à l’enfance.

Détail de l’étude de Mme Isaacs.

1. — Nature et jonction du fantasme : Le fantasme est souvent opposé à la réalité (faits extérieurs, matériels, objectifs); mais appeler objective la seule réalité externe, c’est refu¬ ser l’objectivité à la réalité psychique. Le fan¬ tasme est considéré comme non réel, seule¬ ment imaginé ; cela déprécie la réalité psycho¬ logique. Tout se passe comme si le psychisme normal était inconnu à Mélanie Klein et à ses élèves, comme si la distinction réalité-irréalité n’était pas normale. On ne peut par¬ ler d’objectivité psychique; ce qui existe, c’est un concret : événement vécu d’après lequel on agit, avec des résultats différents suivant qu’il est réel ou fantasmatique. Il y a un moment où l’on ne sait pas si l’événement vécu est perception ou fantasme, mais lorsqu’on aboutit à l’action on s’en rend compte par la diffé¬ rence des résultats.

Mme Isaacs cite Freud : «Il ne faut pas sous-estimer les fantasmes, parce qu’ils ne sont pas réels; un crime imaginaire est vécu comme un crime réel » ; mais elle interprète : l’image est la réalité; en fait chez le névrosé,

il y a confusion, parce qu’il n’y a pas d’action, mais s’il agissait, il s’apercevrait que c’était un fantasme. Si les deux sont confondus, il n’y a plus de confrontation possible, et on se demande comment le malade pourrait guérir.

Freud, dit Mme Isaacs a découvert une réa¬ lité psychique dynamique ayant ses caractères . propres ; nous avons un préugé envers la réa¬ lité externe qui dévalorise la réalité interne; le mot réalité est ici employé de façon cho¬ quante.

Quand Freud dit qu’il faut abandonner la surestimation de la propriété d’être conscient pour comprendre les névrosés, cela veut sim¬ plement dire qu’il faut attacher une grande importance à l’inconscient et non que la réa¬ lité du fantasme est plus grande que celle du monde extérieur.

Nulle part Freud ne parle de la réalité du monde intérieur, il y a seulement des senti¬ ments psychiques inconscients évoluant sui¬ vant leurs lois propres.

En 1922, Freud dit que le fantasme a plus de poids chez les névrosés que le monde exté¬ rieur, mais il n’en dit pas plus.

Mme Isaacs a exagérément élargi le concept de fantasme ; parce que celui-ci est parfois inconscient, elle confond inconscient et fan¬ tasme.

Le mot inconscient, d’abord adjectif, recou¬ vre un certain nombre de phénomènes ne par¬ venant pas à la conscience. Devenu substantif (= ça), il a pris le sens d’une réalité méta¬ physique transcendante ou immanente. Avec la théorie des trois instances, il prend un sens plus précis.

Chez Mme Isaacs le mot fantasme désigne aussi bien désir qu’instinct et besoin ; or ces mots existent déjà avec chacun leur sens particulier :

désir implique une intention, une finalité ; on désire dans un certain sens, sinon un cer¬ tain objet;

instinct exprime un caractère de sponta¬ néité et de régularité des actions organiques; il est aussi cause.

Le désir est déterminé par ses conséquen¬ ces : explication par le futur; l’instinct par ses antécédents.

besoin implique l’absence d’un certain état physiologique, d’un manque qui est le point de départ d’une spontanéité aussi bien que d’une intention ; il suscite des conséquents et est suscité par des antécédents.

Le mot fantasme ne prend un sens qu’à partir du moment où il est verbalisé ; qu* id il devient récit ou qu’il est interprété par l’analyste. Auparavant, il n’est qu’une inten¬ tion de comportement. Dire que le fantasme a une réalité psychique signifie que désirer sans agir a la même valeùr inconsciente qu’agir d’après son désir ; il n’y a pas de dé¬ sir sans objet, même imprécis. Le fantasme dans le sens de désir doit être considéré com¬

me intentionnel ; il ne peut être qu’acquis. On ne peut imaginer un futur que d’après le pas¬ sé ; au contraire l’instinct est une cause, il ne peut être qu’inné.

ti y a donc une différence fondamentale entre désir et instinct dont la théorie klei-nienne ne rend pas compte. Pour décrire un comportement, il faut faire intervenir la cau¬ se et le but.

2. — Ce que le fantasme représente comme processvs mentaux inconscients : Mme Isaacs suppose que ceux-ci ont certains contenus pri¬ mitifs qui constituent le fantasme. Pour Freud dit Mme Isaacs l’expression mentale des be¬ soins instinctuels est liée aux buts de la libido et aux impulsions destructrices. Freud expli¬ que par la libido certains comportements, n définit les instincts non par leur but, mais par leur source (besoin de satisfaction tirée de certaines sensations ayant leur origine dans des contacts cutanéomuqueux). Les ins¬ tincts destructeurs ne sont définis ni par leur source, ni par leur but, sinon un but lointain la désunion; ils sont isolés du comportement utilitaire et du principe de plaisir.

Mme Isaacs introduit des buts : il ne s’agit alors plus de spontanéité, mais d’intention. Les représentations psychiques des instincts libidinaux et destructeurs sont les débuts du fantasme. Elle introduit le fantasme dans le mouvement de l’organisme vers un but; et elle en fait ensuite une fonction de défense. Elle étend la notion en disant que toutes les impulsions, tous les modes de défense sont vécus dans les fantasmes : «le monde du fan¬ tasme est divers et changeant comme celui du rêve », dit-elle.

Mme Isaacs énumère ensuite des fantasmes qui sont tous des désirs, et non des poussées ayant leur source dan l’organisme.

Comment un enfant qui ne sait pas parler et a des besoins pense-t-il ses besoins ?

— L’enfant a faim — Il pense : je veux su¬ cer le mamelon.

— L’enfànt a très faim — Il pense : je veux manger maman complètement.

— L’enfant veut garder sa mère : je veux la garder dans moi

— Si l’enfant est tendre, il pense : je veux la caresser.

— S’il est frustré, il pense : je veùx la mordre.

— Si l'angoisse survient alors, il pense : je veux être déchiré et mordu.

— Si la mère est partie : je veux la ramener tout de suite.

Le fait de sucer son pouce lui permet de sentir la présence de là mère. S’il est agressif, il veut la déchirer, puis il désire la réparer.

Ces fantasmes existent, mais un enfant de trois semaines ne peut (étant donné le déve¬ loppement de son système nerveux) éprouver

des désirs faisant autant intervenir l’existen¬ ce d’un objet. Avant un an, l’enfant ne peut faire la distinction «elle -moi».

..Pour M. Bénassy, il y a dans le fantasme une direction incertaine, il y a une poussée instinctueUe, mais moins précise qué celle dé¬ limitée par le fantasme. L’enfant trouve le moyen de satisfaire le manque physiologique qui a entraîné cette poussée. C’est dans ce mouvement, cette anticipation que les psycha¬ nalystes appellent hallucination que l’on peut trouver le prototype du fantasme, mais qui n’a rien à voir avec la fausse perception. Mme Isaacs a bâti toute cette théorie sur ce mou¬ vement, mais il faut y décrire un substratum. Il y a anticipation, attitude réactionnelle : ensemble de postures qui sont une prépara¬ tion à l’action.

Pour Freud, le fantasme défensif n’est pas seulement un mouvement inconscient, il y a aussi contre investissement par une image appartenant à un fantasme : pour s’empêcher de s’intéresser à un certain désir, le sujet dé¬ sire autre chose : ce fantasme est plus élaboré que le fantasme inconscient, c’est un schème inhibant un autre schème; l’élaboration est supérieure à celle qui permet une anticipation sensori-mtorice.

On peut distinguer deux sortes de fantas¬ mes :

1) Schème d’anticipation : attitude réac¬ tionnelle faisant partie du mouvement de ba¬ se qui est le passage dè l’inné à l’acquis; c’est une première adaptation au monde extérieur, l’ébauche d’un désir, la première expression psychique de l’instinct (si l’on veut distinguer instinct et expression psychique).

Cette capacité d’anticipation est une défini¬ tion de la vie (c’est déjà une mémoire). Adap¬ tation et anticipation vont de pair: cela est en accçrd avec l’évolution du psychisme dans l’échelle animale.

2) Fantasme constitué par une image évo¬ quée : image visuelle, auditive, ou motrice, qui peut être désir ou contre-désir, ou les deux ; ce fantasme suppose la possibilité de conflit. Un désir peut se superposer à un contre-désir pour élaborer un fantasme.

Mme Isaacs insiste sur le caractère omni¬ potent du désir : pour l’enfant, désirer amène la satisfaction du désir.

M. Bénassy n’est pas sûr que cela fasse par¬ tie du mouvement anticipateur ; il y a un apprentissage qui fait penser à l’enfant que son désir est omnipotent. Quand l’enfant crie, la mère essaye de supprimer la douleur. Avec l’acquisition du langage, l’enfant peut obtenir une grande partie de ce qu’il veut. Au stade anal, la possibilité de contrôle volontaire des sphincters confirme à l’enfant son omnipo¬ tence (on est maître de soi comme on est maître de l’univers).

Exemple, d'un malade : «Je suis omnipotent, mais mon père l’est plus que moi». L’enfant qui attribue à l’adulte ce qu’il ressent le croît omnipotent.

Mme Isaacs : le caractère omnipotent rem¬ plit le monde entier de l’hallucination du dé¬ sir.

Mais, pour M. Bénassy, l’identification à l’adulte tout puissant joue un rôle aussi im¬ portant que l'hallucination du désir.

La métaphore de la statue de Condillac (qui n’est qu’odeur de rose parce que n’ayant qu’un seul sens l’odorat) est une explication ration¬ nelle et non vécue. Le défaut d’intégration du système nerveux peut expliquer que l’enfant ne puisse «hallueiner» qu’avec un seul schè¬ me sensoriel, chaque schème fonctionnant successivement : l’enfant ne serait que sensa¬ tion motrice et telle activité, sans pouvoir faire d’intégration.

Mme Isaacs donne des explications sans possibilité de vérification expérimentale; elle construit une axiomatique, construction dan¬ gereuse lorsqu’il s’agit du psychisme humain. Les fantasmes sont beaucoup trop élaborés ; dans les premiers mois, les acquisitions sont fragiles et les crises hypertoniques de déplai¬ sir peuvent les détruire.

Pour Mme Klein, l’expérience du sevrage est à la fois une frustration corporelle et men¬ tale; c’est à partir de cela que se construira le fantasme : j’ai une mauvaise mère qui ne veut pas me nourrir. Après le sixième mois, le fantasme se complète de la peur d’être dé¬ truit par la mère. H recouvre le désir de tuer la mère.

Exemple : Un enfant voyant le sein de sa mère dit : «C’est avec ça que tu me mordais ». Il y a là un exemple typique de projection. L’enfant exprime ainsi son désir de mordre maintenant le sein de sa mère : c’est l’ex¬ pression d’un désir actuel.

Mme Isaacs fait l’expression d’un sentiment passé ; il faut tenir compte aussi de ce que l’enfant n’est pas entièrement maître de la formulation du langage : il ne sait pas encore faire la distinction entre mordre, être mordu, le «je» et le «tu».

La formulation entièrement projective peut être due à une attitude défensive. N’osant pas éprouver le désir de mordre, il l’attribue au sein de sa mère, mais on fait alors intervenir l’explication freudienne.

Pour Mme Mélanie Klein, le fantasme est l’expression spontanée du désir de l'enfant; c’est un mécanisme d’adaptation permettant d’entrer en contact avec le monde.

Pour Freud, c’est une défense.

Pour M. Bénassy, là projection est un moyen indispensable de contact avec Je monde exté¬ rieur; mais dansée fantasme, elle a un rôle de défense., a-a. . � m .

Mme Isaacs insiste sur le fait que le fan¬ tasme existe en dehors des mots : la pensée en fantasme apparaît bien avant la pensée en mots.

D’agrès M. Piaget, le langage permet d’ef¬ fectuer des opérations réalisées auparavant de façon perceptivo-motrice ; l’enfant a tra¬ vaillé sur les choses avant de travailler sur les mots.

Mme Isaac prend • comme exemple de l’ex¬ pression du fantasme sans langage la conver¬ sion hystérique; mais l’exemple est mal choi¬ si : la conversion n’existe que chez l’adulte; c’est un fantasme qui a subi un traitement défensif; c’est pour empêcher l’expression du fantasme qu’on le convertit en symptômes.

Exemple : A 20 mois, une petite fille a eu peur d’un soulier qui bâillait ; ce n’est que 15 mois plus tard qu’elle demande: «où sont les souliers abîmés de maman? Us auraient pu me manger».

Pour Mme Isaacs c’est la confirmation jlu fait que le fantasme est vécu avant d’être traduit en mots ; l’enfant a fait à 20 mois lé fantasme d’être mangé et ne l’a exprimé que plus tard.

Pour M. Bénassy, c’est plutôt une erreur d’interprétation; l’enfant a perçu le soulier qui bâillait comme une bouche menaçante. Le fantasme existe 15 mois plus tard quand l’en¬ fant évoque en même temps le soulier qui n’est plus là et l’émotion passée.

AUTRES EXEMPLES DE L’ELARGISSE¬ MENT DU MOT FANTASME :

Si le premier désir de têter n’est pas lié à la satisfaction immédiate, l’enfant éprouve

une sensation angoisse aiguë; mais on sait que le cri de l’enfant est un réflexe ; il est difficile de l’interpréter comme angoisse. Au début, il n’y a ni désir ni fantasme, mais sim¬ plement des sensations et des affects; il est inutile de faire intervenir le fantasme, qui n’ajoute rien à la description' ni à l’expli¬ cation.

Les premières expériences personnelles construisent les premiers souvenirs et les réa¬ lités extérieures s’insèrent progressivement dans le fantasme. C’est une position méta¬ physique contraire à ce que nous enseigne l’étude du développement neurologique et psychique de l’enfant. Il y a des fantasmes innés sans expériences préalables; les réalités viennent interférer avec une conception du monde qui existe déjà chez l’enfant : cette position est inacceptable pour M. Bénassy. Pour Mme Isaacs les fantasmes ne prennent pas leur origine dans une connaissance du monde extérieur ; leur source est dans les pulsions instinctives ; le monde extérieur vient déranger les fantasmes ; le premier conflit a lieu entre le monde extérieur et le monde construit par l’enfant. Cela est en contradic¬ tion avec la théorie freudienne et ce que nous enseigne la neuro-physiologie : tout vient des stimuli externes et les défenses internes sont construites sur le modèle des défenses exter¬ nes.

Mais Mme Isaacs est en accord avec Leib¬ niz : «Il n’y a rien dans l’esprit qui ne pro¬ vienne des sens, sauf l’intellect lui-même ».

Alors que pour l’Ecole de Mme Klein les fantasmes existent avant toute expérience externe, pour M. Bénassy (Ecole freudienne) ils nécessitent une expérience préalable.

L’antagonisme est simplement méthodolo¬ gique. Si l’on considère le fantasme comme une anticipation après expérience, il s’agit d’expériences précoces (où interviennent la maturation et le monde extérieur); les faits cliniques restent valables. On trouve chez l’enfant en analyse les fantasmes décrits par

Bibliographie

Etude du fantasme dans les psychoses.

Au cours d’un psychodrame, le pré-psycho¬ tique s’adressera à celui qui tient le rôle du père en disant : «Vous qui tenez le rôle de mon père»; le psychotique dira «papa » et il ne distingue pas le fantasme de la réalité. Dans les délires, on trouve toutes les expérien¬ ces possibles de fantasmes : Nacht et Raca-

Mme M. Klein; seule sa position philosophique est inacceptable.

LEBOVICI et DIATKINE. — Revue Françai¬ se de Psychanalyse, 1954, XVIII, 1.

ISAACS (Suzanne). — Developments in Psy¬ chology, en collabor. avec Mélanie Klein, Pula Hermann, John Rivière. Hogarth Press, Lon¬ don, 1952.

mier (in «Revue Française de Psychanalyse », 1958) raconte qu’un malade délirant disait être à la fois Napoléon et Joséphine ; sorti 'du délire, il a dit : «Je savais bien que je n’étais pas Napoléon et Joséphine, mais je voulais exprimer ce que je sentais en moi : à la fois une grande virilité et une grande féminité.

THEORIE DE FEDERN :

La théorie freudienne classique ne semblant pas rendre compte d’un certain nombre de faits, Federn a remanié certains concepts de base ; M. Bénassy critique Federn sur le plan théorique, car ce dernier s’adresse à des ma¬ lades (les psychotiques) qui ne font pas la différence entre le fantasme et la réalité. Comme Mme Mélanie Klein, Federn ne fait pas la distinction. Or, elle est à maintenir. Chez le psychotique, dit Federn, la pensée ne distingue pas la réalité : un élément visuel (concret) sera vécu comme une métaphore tactile (Mélanie Klein remplacerait le mot «pensée» par le mot «fantasme»); il dira «le rouge de ce rideau ». Il ne manie pas de concepts.

La façon de s’exprimer de Minou Drouet est celle d’une schizophrène. Elle apparaît à l’adulte comme poétique, mais ce ne sont pas des métaphores qu’elle emploie : elle vit ce qu’elle écrit. Chez le psychotique, le souve¬ nir est confondu avec l’événement vécu ac¬ tuel, dit Federn.

Pour Husserl, quand on n’a pas un senti¬ ment de croyance, c’est un fantasme, mais il ne fait pas de différence entre le souvenir et la perception. La confusion s’observe sur¬ tout chez le psychotique dans la relation ob-jectale (médecin -patient). Le transfert des psychotiques est très différent de celui des névrosés.

LE TRANSFERT DES PSYCHOTIQUES :

Les sentiments qu’éprouve le malade pour le médecin sont ressentis par les névrotiques comme s’adressant à quelqu’un d’autre; chez le psychotique, le transfert est confondu avec la réalité : le psychanalyste est son père, et il éprouve pour lui les sentiments qu’il éprou¬ vait pour son père.

1. — Chez le névrosé, la confusion entre le présent et le passé se produit quelquefois pen¬ dant un temps assez court, mais cela est con¬ sidéré comme une résistance: on peut mon¬ trer au malade que ses sentiments amoureux sont une résistance de transfert. Le malade veut éviter de prendre conscience qu’il a autrefois éprouvé, vis-à-vis de son père ou d’un frère les mêmes sentiments refoulés par un sentiment de culpabilité. Le malade n’hé¬ site pas à vivre entièrement ce dont il n’ose pas se souvenir. De telles résistances sont dif¬ ficiles à vaincre, car elles ont un aspect quasi délirant.

Pour M. Bénassy, il n’est pas impossible que le névrosé soit un malade qui délire à volonté durant les trois quarts d’heure qu’il passe chez le psychanalyste et qui présente alors des ma¬ nifestations d’apparence psychotiques.

2. — -Chez le psychotique, il y a croyance absolue dans le fantasme ; le transfert est vécu de manière absolument authentique.

Federn remarque très justement que ce transfert est établi à la fois par le moi sain

et par le moi malade. Il y a chez le psychoti¬ que le moi sain (moi qui critique) et en de¬ hors ■ de ce moi une zone relationnelle dans laquelle le moi se comporte comme malade Le moi apparaît tantôt capable de critique, tantôt absolument incapable. Cette croyance sans critique aboutit soit à une hostilité fa¬ rouche envers le médecin, soit à une sorte de déification (Cf. Les cinq Psychanalyses : le cas du Président Schreber).

C’est à cause de cette absence de critique dans le transfert que l’analyse du psychotique est difficile : elle ne supporte pas de transfert négatif. Le médecin doit rester à une distan¬ ce convenable du malade. Chez le psychoti¬ que, les sentiments envers le psychanalyste ne sont pas ambivalents comme chez le né¬ vrosé ; il n’existe que des états du moi dans lesquels le psychotique sera tout entier agres¬ sion ou amour.

Pour Federn s’agit-il, dans le cas du psycho¬ tique, d’un transfert ou de sentiments éprou¬ vés ? Pour lui, c’est un transfert, mais il n’en apporte aucune preuve.

Pour Mme Klein, il ne s’agit pas d’un trans¬ fert vrai, mais de sentiments qui ont toujours existé, et «existeront toujours.

Pour Federn, le moi est avant tout le senti¬ ment du moi (c’est-à-dire un événement vécu) et non up concept comme chez Freud.

Pour M. Bénassy, Federn tire de l’idée que le moi est un sentiment, des conclusions exa¬ gérées : le sentiment du moi existerait avant la naissance, avant toute perception du mon¬ de extérieur. C’est à partir de ce sentiment que se fera la distinction entre le moi et le non-moi. On rejoint Mme M. Klein : le fan¬ tasme existe avant toute maturation du sys¬ tème nerveux.

Federn, comme Mme M. Klein, utilise un postulat métaphysique et le présente comme une conclusion théorique déduite de la clini¬ que. Pour lui également, le sentiment du moi ne connaît pas ses limites; il apprend à les connaître par l’opposition avec le monde exté¬ rieur.

Dans la phénoménologie des psychoses, Fe-dem et Mme M. Klein supposent que l’enfant a vécu ce que l’adulte vit maintenant dans son délire! sur ce point, les doctrines s’af¬ frontent. Est-ce que le psychotique vit réelle¬ ment ce qu’il a vécu autrefois, ou bien est-ce une situation nouvelle vécue à l’aide de moyens d’autrefois ?

Autre aspect de la question : ce passé vécu, c’est l’inconscient. L'enfant et le psychotique nous permettent d’entrer en contact direct avec l’inconscient.

I. — REPROCHES DE GLOVER A LA THEO-RIE DE MME M. KLEIN :

Celui-ci fait une critique véhémente de la théorie kleinienne. H montre que Mme M. Klein se sépare de Freud. M. Bénassy pense que cet argument n’est pas valable, et que

Mme M. Klein est criticable au nom de la méthodologie, de la connaissance du système nerveux et de l’évolution du tout jeune en¬ fant.

1. — Le fantasme obscurcit le concept d’ap¬ pareil psychique (la distinction «ça -moi surmoi »); mais celui-ci n’est qu’un moyen de classification des conflits; il ne faut pas lui attribuer une réalité. C’est pourquoi cette critique est dangereuse, dit M. Bénassy.

2. — Mme M. Klein introduit une mystique de la vie après la naissance; elle en fait tme expérience vécue subjectivement par une seule personne. Elle abandonne la théorie de la li¬ bido et la distinction «conscient-inconscient ». La libido serait un frein à l’instinct destruc¬ teur. Elle la considéré donc comme secon¬ daire.

Il est exact, dit M. Bénassy, que Mme M. Klein confonde inconscient, préconscient et conscient; mais pour les psychanalystes qui font une psychologie du comportement, cette distinction n’a pas une importance fondamen¬ tale : que les différents moments soient cons¬ cients ou inconscients ne change rien aux ré¬ sultats.

3. — Elle abandonne la psychogenèse des névroses par régression et fixation: Elle dé¬ truit les concepts du développement progres¬ sif de l’inorganisé à l’organisé; cela n’a d'im¬ portance que lorsqu’on compare Freud à Jackson. Freud a en effet repris les concepts de Jackson à propos de l’aphasie : les loca¬ lisations sont plus fonctionnelles qu’organi¬ ques.

4. — Elle ne distingue pas le normal de Vanormad : Si l’enfant et le psychotique ne distinguent pas le réel du fantasme, il est inadmissible que le psychanalyste ne le fasse pas. C’est la critique à laquelle M. Bénassy attache le plus d’importance.

IL* — LA POSITION DE MME ZETZEL (énoncée lors du dernier Congrès de Copen¬ hague) :

Traitant de la maladie dépressive, Mme Zetzel élève le débat et se demande quellê est la relation précise entre les événements vécus infantiles et la psychopathologie de l’adulte.

Dans quelle mesure la pathologie de l’adulte est-elle un inconscient d’enfant remanié ou revécu ? Pour Mme M. Klein, l’inconscient est revécu tel quel; il n’y a donc rien d’acquis; pour Mme Zetzel, l’inconscient s’est modifié et ne peut revivre tel quel : le malade revit quelque chose d’autre.

Hypothèse fondamentale de Mme M. Klein : Les conflits primitifs non résolus se poursui¬ vent au cours de la vie; elle postule tme position dépressive universelle chez l’enfant

qui est pris entre son désir de distraction et la peur.

Dans quelle mesure la symptomatologie est-elle la répétition directe de ce processus ori¬ ginel? autrement dit, régression au stade in¬ fantile ? Il est nécessaire de distinguer les événements qui conduisent à une prédisposi¬ tion et ceux qui conduisent d’une manière spécifique aux symptômes; on ne constate ja¬ mais la position dépressive chez l’enfant ; elle est induite à partir de ce que l’on trouve chez l’adulte. Même en admettant son existence, cela ne veut pas dire que le contenu de la dépression adulte soit le même que celui de la dépression infantile.

Objection à ja théorie kleinienne : Cette position dépressive est due à la perte d’un objet : l’enfant, dans son fantasme, réalise la destruction et est ensuite déprimé. Mais on constate que la séparation, si elle est subie réellement n’entraîne pas cette réaction dé¬ pressive, les enfants deviennent des indiffé¬ rents incapables de ressentir de la tristesse.

Mme M. Klein dirait que le fantasme a plus d’importance que la réalité; cela est logique dans sa théorie.

Mais Mme Zetzel invoque Freud : «Quelle que soit la similarité entre les conflits primi¬ tifs et le syndrôme adulte, le contenu de ceux-ci sera toujours coloré par le niveau auquel le conflit a eu lieu, l’époque où la régression a eu lieu. Si du stade génital, on régresse au stade anal, le syndrome sera coloré par ce qui se passe au stade génital. Les conflits du stade anal et oral seront revécus à travers le stade génital.

Certains psychanalystes américains pensent que le développement de l’enfant n’est pas ter¬ miné à la période de latence; c’est aussi l’avis de Diatkine. Freud dit : «Chaque situation de danger correspond à une période particuliè¬ re de la vie et semble justifier par rapport à cettp période » ; chaque période pose des pro¬ blèmes que l’on résoudra de façon adaptée ou non; l’adaptation n’est pas identique d’un bout à l’autre de la vie de l’enfant. D’où la conclusion de Mme Zetzel, qui sera notre conclusion générale :

Au lieu de comprendre les maladies men¬ tales en termes de contenu inconscient (signi¬ fications instinctuelles, régression), on insiste sur les moyens d’expression de cet inconscient, sur les modalités régressives du moi qui per¬ mettent l’émergence des fantasmes archaï¬ ques.

U. BEN ASSY : LE FANTASME

Comportement fantasmatique de l'adulte névrotique dans le transfert

Les comportements de transfert sont sus¬ ceptibles d’interprétations analogues à celles du comportement de l’enfant; certains de ces comportements de transfert sont conscients, d’autres pré-conscients ou inconscients, et c’est le travail du psychanalyste de les mettre au jour.

M. Bénassy a montré qu’il fallait distinguer fantasme et réalité. L’enfant vit des fantas¬ mes en tant que fantasmes, mais il vit aussi des erreurs d’interprétation.

RESUME D’UN ARTICLE DE MME MELIT-TA SCHMIDEBERG:

Elle insiste sur le caractère animiste de la réalité infantile, fondé par l’interprétation des objets familiers.

Il y a deux aspects dans cette interprétation des obets familiers : 1) aspect émotionnel (ex. : analogie entre coït -tonnerre, objets coupés, chansons où il manque quelque chose -castration ; c’est un aspect symbolique) ;

2) aspect logique, plus important : les en¬ fants raisonnent juste d’après des prémisses fausses (Cf. Piaget); il est difficile d’appeler cela un fantasme (ex. : un enfant explique ain¬ si la cicatrice au visage de son père : «C’est parce qu’il a mâché du fer». C’est un raison¬ nement logique, une interprétation à partir de prémisses fausses, et non un fantasme).

Mme Schmideberg isole cela sous le nom de système de la réalité objective du moi, qui est différent de celui de l’adulte et aux différents âges, parce que l’enfant élabore logiquement ses explications à partir de ce qu’il connaît (ce qui est différent à chaque âge). On re¬ trouve la conception des stades de développe¬ ment du moi ; il s’agit ici de développement du système logique.

Il est important pour les éducateurs de con¬ naître ces différents stades ; l’adulte impose souvent à l’enfant sa propre réalité : donner à un enfant de 5 ans des explications qui sont du niveau d’un agrégé de philosophie empêche l’enfant de construire sa propre réa¬ lité ; c’est un obstacle à sa croissance que de lui imposer des systèmes de connaissances qui n’ont pas de racine dans son expérience per¬ sonnelle. Il faut une imagination de mère ou de poète pour trouver l’explication qui con¬ vient à un enfant.

Pour Mme Schmideberg, les systèmes de réalité du moi des enfants de 3 ans peuvent être directement observés, ou déduits à par¬ tir de la magie, dans les phénomènes psycho¬ tiques; magie, folklore, contes expriment les désirs et les craintes d’un enfant de 3 ans. L’enfant «fait comme si...»; on peut se de¬ mander s’il s’agit de la réalité d’un enfant parce qu’elle est ainsi vécue, ou d’un fan¬ tasme au sens de Mme M. Klein.

On peut dire qu’il s’agit d’une réalité, car l’enfant qui «fait comme si... » agit sur ses parents qui obéissent à l’identification : c’est une magie qui opère sur l’entourage. La réalité confirme le fantasme : il y a donc un certain niveau de réalité; mais c’est une discussion subtile. L’essentiel est de tenir compte des stades d’interprétation.

Il est nécessaire d’aider l’enfant à construi¬ re un système de réalité bien établi, basé sur les sensations de l’enfant (ce qu’il est capa¬ ble de ressentir), sur ses observations et sur sa propre logique, non essentiellement diffé¬ rente de celle de l’adulte, mais qui admet l’existence de contradictions.

Le principe de non-contradiction ne peut d’ailleurs s’appliquer à l’échelle nucléaire. Il est nécessaire de retrouver quelquefois la ma¬ nière de voir de l’enfant ; c’est une façon d’expliquer l’art moderne : certaines peintures abstraites sont des façons de percevoir de l’enfant. L’artiste doit sentir comme un en¬ fant. S’il trouve un public pour le compren¬ dre, c’est un novateur, sinon c’est un fou ou un farceur. Il y a un lien entre la réalité in¬ fantile et la création d’une réalité pour le plaisir.

Le fait d’avoir une réalité à lui donne à l’enfant une sécurité intellectuelle ; de stade en stade, il corrige cette réalité, et il aboutit ainsi à celle de l’adulte, par approximations successives ; de même, la science est une suite d’approximations successives (Cf. Wallon).

Il n'est pas absurde que l’enfant admette à la fois plusieurs systèmes d’explication : sur la pluie, par exemple, il donne une expli¬ cation scientifique et une explication mythi¬ que.

Le fantasme est effectivement une façon d’exprimer des désirs, de se défendre contre des craintes imaginaires : le conflit entre ten¬ dances instinctuelles peut se satisfaire par un

déplacement de la salisfgaction objective à la satisfaction imaginaire ; c’est alors un fan¬ tasme. Si on identifie, comme dans la théorie de Mme M. Klein, tendance, désir et fantas-

me, toute intention devient fantasme. Désirer une satisfaction est déjà un fantasme ; si l’oubli est intentionnel, c’est un fantasme, de même pour le souvenir. Tout le psychisme n’est que fantasme.

Si l’on se réfère à Von Bonin (Essai sur le Cortex cérébral) neurologiste américain utili¬ sant la théorie de l’information, qui conçoit le S.N. comme mettant en ordre des informa¬ tions qui sont des modulations de fréquence, élaborées par l’organisme, et non des reflets d’une réalité extérieure, on peut établir une analogie entre modulations de fréquence et fantasme, et accepter cette extension du fan¬

tasme, Cela est fascinant» mais inutile et faux car on ne tient pas compte de la corrélation physicochimique entre stimulus et récepteur.

11 est plus clair de distinguer le fantasme du désir, du besoin et de l’intention et de lui donner un contenu précis, sinon on abou¬ tit à une explication tellement générale qu’elle est sans valeur.

Notes prises par M. F. Prissette ; »ion revues par M. Bénassy.

FIN DU COURS

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Les Signifiants de la Psychanalyse

Date de mise en ligne : lundi 26 mai 2003

Mots-clés : Jacques Lacan , Complexe d’Œdipe , Fantasme , Mathèmes , Névrose , Résistance , Topologie des Nœuds

« Et la plus haute joie qui échoit à l’esprit en partage est de s’écouler à nouveau dans le Rien de son archétype et à y être - en tant que moi - entièrement perdu » (Maître ECKHART, Des deux chemins ).

Pour user d’une métaphore qui sera tout de suite parlante, l’on peut dire que le fantasme est un bouchon qui vient combler un vide, un manque, disons une différence incommensurable, radicale. Ainsi, sommes-nous d’emblée plongé dans ce que Freud appelait l’Inconscient et ce que Lacan nommera, quant à lui, le réel  [ 1 ] , c’est-à-dire la différence radicale, le non-rapport, l’indicible.

Que le fantasme soit un bouchon, veut d’abord dire qu’il va tenter d’épouser la forme d’un goulot - fut-il souvent d’étranglement -, le goulot d’une bouteille elle-même nécessairement imaginaire, que ce bouchon, ce fantasme se proposerait de reboucher.

C’est-à-dire que ce bouchon va donner une forme supposée, à ce qui n’est que vide et différence absolue. Or, les deux différences radicales auxquelles l’homme est confronté sont la différence des sexes et celles des générations.

Pour le jeune enfant, pour la première fois mis en face de cette différence première, un véritable gouffre s’ouvre, gouffre qu’il va d’abord s’empresser de combler (refoulement), nier (perversion) ou de forclore (psychose), c’est-à-dire de considérer comme nul et non avenu. L’on peut donc d’emblée entériner que le choix de la névrose ou de la structure psychique, est déterminé par, ou se confond avec la structure du fantasme. Bref, ce que l’on appelle la personnalité n’est finalement pas autre chose que l’allure, toujours particulière, de notre fantasme fondamental, mis en place par rapport à ce vide sans fond. La personnalité n’est pas autre chose que notre rapport à la différence radicale, et appelons-la désormais castration.

La différence des générations

Lorsque cette différence à laquelle nous nous trouvons inévitablement confrontés s’exprime par la différence des générations, deux types de fantasmes peuvent venir boucher, combler cette différence absolue. Puisque la différence des générations se traduit essentiellement par le fait que l’enfant ne peut lui-même se concevoir en aucune manière, le fantasme qui va venir combler cette différence mettra en scène son auto-engendrement, soit avec sa propre mère ou son propre père, soit avec les deux. Le fantasme incestueux (séduction) ou le fantasme dit de la "scène primitive" vient en ce cas obstruer la béance, l’indicible de la création et de la différence des générations.

Remarquons ici encore une fois, que cette différence est un réel et que toute explication pseudo rationnelle de cette différence participe de ce fantasme. En ce sens, le fantasme en tant que réel, est d’une part nécessairement soumis à interprétation, et d’emblée collectif. Telle théorie mathématique, telle religion ou tel mythe vient, en ce qu’il en propose une interprétation, participer de ce fantasme, bien que là encore, il sera nécessaire de distinguer l’obstruction pure et simple, du questionnement de sa logique et de ses conséquences.

La différence des sexes

Lorsque cette différence à laquelle nous nous trouvons constamment confrontés se présente sous la forme de la différence des sexes, le fantasme qui vient boucher, obstruer cette différence radicale est dit fantasme de castration. Il s’ensuit que la crainte du père aussi bien que le désir pour ce même père vient tout aussi bien suturer cette opération qu’on lui attribue. Il est bien évident que dans la logique (topologique) dans laquelle nous nous trouvons, craintes et désirs n’ont ici rien de contradictoire et peuvent parfaitement se condenser, s’associer, puisqu’ils sont identiques par rapport au but qu’ils se proposent : combler la différence des sexes.

La forme que prend ce fantasme de castration peut elle-même, encore une fois, en prendre plusieurs, une infinité. Un fantasme sadique ou masochiste fera tout autant l’affaire qu’un fantasme de perte de l’objet (sein, fèces). L’on voit ici comment le rapport à la castration qu’aura vécue et entretenue le sujet dans sa propre historicité, modèle sa personnalité et sculpte réellement sa structure psychique inconsciente.

Précisons en outre, que le fantasme aime particulièrement à épouser la forme d’un objet mythique qui viendrait en même temps combler ces deux différences fondamentales que sont la différence des générations et la différence des sexes. L’Œdipe est à cet égard des plus structurants. Le meurtre du père opère une condensation entre un fantasme incestueux et un évitement (et donc reproduction) de la castration que l’on redoute de sa part. Comme Freud le précise, chaque enfant est nécessairement et profondément impressionné par ces différences et tente de les condenser un seul mythe.

En ce qu’elle adresse à Œdipe une question sur les trois temps de l’homme, l’enfant, le père et le grand-père (« Quel est l’être qui marche tantôt à deux pattes, tantôt à trois, tantôt à quatre, et qui, contrairement à la loi générale, est le plus faible quand il a le plus de pattes ? »), la Sphinge, monstre à moitié lion et à moitié femme, autrement dit mêlant allègrement le masculin et le féminin, confronte d’emblée Œdipe à la différence des sexes et à celle des générations, pour lui-même et pour l’Autre. De cette énigme, c’est-à-dire ce questionnement sur la différence radicale, il en découle logiquement qu’au fur et à mesure que le Sphinx se jette dans le précipice, Œdipe va quant à lui, se précipiter dans l’inceste et l’autocastration.

Ce sont là les fantasmes originaires ( Urphantasien ) de Freud, qu’il faut bien prendre soin de différencier des scénarii et fantaisies diurnes.

Fantasme et fantaisies

Une erreur qui résulte d’une incompréhension du caractère incomparablement rigoureux de la discipline analytique, consiste en un mésusage du terme de fantasme. Il n’est pas rare, en effet, de confondre fantasme et fantaisie ou scénario plus ou moins conscient et, d’entendre proférer, sous prétexte de psychanalyse, des interprétations sauvages sur telles ou telles fantaisies. Dans la mesure où de telles fantaisies ou scenarii sont purement imaginaires et plus ou moins conscients, de telles interprétations, dans leur caractère de prises de position, ne peuvent qu’avoir des effets déplorables, pour la raison qu’elles se situent elles-mêmes au niveau imaginaire dans lequel elle entérinent ces fantaisies. S’il n’y a aucun inconvénient à en plaisanter ou à en rire dans la vie quotidienne, sur le plan de la thérapeutique par contre, où se joue nécessairement un transfert, toute remise en cause sur le plan imaginaire aurait pour conséquence de figer le sujet dans cet imaginaire indéterminé et problématique.

Tout au contraire, et c’est là que se démontre toute la rigueur de la discipline analytique, la cure vise à ce que, en surmontant ses résistances, qui ne sont finalement que résistances à l’évocation du fantasme, le sujet travaille cet imaginaire par le symbolique, afin d’en dégager sa logique dans le réel.

Ainsi, ce que l’on appelle "roman familial", "roman individuel du névrosé" ou "théories sexuelles infantiles", ne sont-elles nullement à corriger, tant l’adulte ou l’enfant tentent-ils par ce biais imaginaire et plus ou moins conscient, d’élaborer un rapport à l’unique et seul véritable traumatisme : la différence radicale.

Pris par ce biais, il est clair que l’historiette de la théorie dite du fantasme se substituant à celle du traumatisme ne tient pas, pour peu que l’on veuille bien entendre le trauma pour ce qu’il est, à savoir - si nous tentons de l’attraper d’un point de vue étymologique -, issue de la racine indo-européenne "ter" qui signifie l’idée de "tordre", donnant en grec, "trauma" (blessure). Ce qui nous permet de saisir d’emblée toute la pertinence de la topologie des nœuds et de la torsion lacanienne, véritable écriture du réel du fantasme. En ce sens - et cette fois, par une appréhension basée sur la similitude des sons et des phonèmes -, le fantasme est le véritable "trou-matisme"  [ 2 ] .

Si Lacan qualifiait le fantasme d’« arrêt sur image », il peut être intéressant sur cette voie, de parler d’« arêtes » sur image, en vertu de la formule de la surface topologique :

Sommets - Arêtes + Faces = Surface topologique

C’est-à-dire que le fantasme est la véritable « arête » qui, retranchée au temps logique, nous plonge dans une topologie de l’espace névrotique infini, dont il est bien difficile d’émerger. À l’inverse, pour qui l’a suffisamment travaillé, usé et tordu, s’entrouvre alors la perspective d’un « savoir y faire avec son symptôme »  [ 3 ] .

Ceci n’est ni plus ni moins que ce qu’affirme Freud s’appuyant sur sa propre expérience. Les questions traditionnelles que se pose, ou s’est un jour posé chacun d’entre nous, à savoir "d’où viennent les enfants ?", "ai-je été adopté ?", "si ma mère n’était pas ma mère ?", "si mon père n’était pas mon père ?", etc., où, selon l’expression même de Freud, "se mêlent le juste et le faux"  [ 4 ] , sont autant de fantaisies conscientes ne devant être soumises à aucune remise en cause de la part du thérapeute, mais qui doivent pouvoir s’ouvrir dans la perspective d’un serrage toujours plus rigoureux des véritables fantasmes inconscients, "incapables" quant à eux "de devenir conscients"  [ 5 ] .

Le fantasme dans la cure analytique

Le but de l’analyse est encore une fois ici (et sera sans cesse) réaffirmé par Freud : à savoir ramener "à leur expression la dernière et la plus vraie", "cette forme d’existence particulière" qu’est la réalité psychique inconsciente et fantasmatique, laquelle ne saurait nullement se confondre avec la réalité "matérielle" ou consciente  [ 6 ] . Ce qui est d’autant plus nécessaire, que le fantasme réduit, pris pour ce qu’il est, écriture du réel, Freud n’hésite pas à en faire une sorte de clé permettant, à celui qui sait l’utiliser, de passer de l’« inertie » (fixation) à une véritable dynamique psychique. C’est en tout cas ce que Freud souligne clairement en 1915, en conclusion de sa « Communication d’un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique »  [ 7 ]  :

« Ainsi, par exemple, celui qu’on appelle neurasthénique est, par sa liaison inconsciente à des objets d’amour incestueux, empêché de prendre pour objet une femme étrangère et, dans son activité sexuelle, restreint à la fantaisie. Mais sur le terrain de la fantaisie, il accomplit la progression qui lui a été refusée, et peut remplacer mère et sœur par des objets étrangers. Étant donné que, pour ces derniers, la protestation de la censure disparaît, dans ces fantaisies le choix de ces personnes substitutives devient pour lui conscient ».

Freud en conclut sur un mode que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’éminemment lacanien :

« Nous sommes beaucoup trop enclins à cette conception que le conflit qui est fondement de la névrose est achevé avec la formation de symptôme »  [ 8 ] .

Le fameux « savoir y faire avec son symptôme » de Lacan est à entendre dans la droite ligne de ce que Freud énonçait en 1915. « Un mot encore », concluait Lacan dans sa séance du 22 octobre 1973 : « Il ne faut rien inventer. Voilà ce que nous enseigne la révélation de l’inconscient. Mais rien à faire - c’est l’invention qui nous démange. Puisque ce qu’il faut, c’est nous détourner du réel, et de ce que signifie la présence du nombre ». Se détourner du réel, inventer, voilà ce que permet la logique rigoureuse du fantasme : « le fantasme est le moteur de la réalité psychique »  [ 9 ] .

Cette incompréhension, cette confusion entre fantaisie, traumatisme et fantasme, s’appuie généralement sur une lecture rapide de l’œuvre Freud. Or, c’est justement la spécificité de cette œuvre inégalable dans sa limpidité, que de nous montrer le chemin de l’analyse à proprement parler, c’est-à-dire de nous montrer, précisément, la voie du dégagement du fantasme inconscient des innombrables fantaisies de l’imaginaire conscient et préconscient dans lesquelles il est empêtré.

Ainsi, Freud ne cesse-t-il jamais de répéter comment il s’est lui-même fourvoyé dans de telles méandres, et cette répétition a pour unique but, s’effectue dans l’unique idée de nous montrer la voie, analytique, par laquelle nous pouvons sans cesse nous en dégager :

« […] Il faut que je mentionne une erreur à laquelle j’ai succombé pendant un certain temps, et qui faillit avoir des répercussions désastreuses sur tout mon travail. Sous la pression de mon procédé technique d’alors, la plupart de mes patients reproduisaient des scènes de leur enfance, qui avaient pour contenu la séduction sexuelle par un adulte. Chez les personnes du sexe féminin, le rôle du séducteur était toujours attribué au père. J’ajoutai foi à ces récits et en conclus que j’avais trouvé en ces expériences de séduction sexuelle de l’enfance les sources de la névrose ultérieure. Quelques cas, dans lesquels de telles relations au père, à l’oncle ou au frère aîné s’étaient poursuivies jusqu’aux années de remémoration certaine, me renforcèrent dans ma croyance. Si quelqu’un allait hocher la tête en me soupçonnant de crédulité, je ne pourrais pas lui donner tout à fait tort ; mais je ferais valoir que c’était l’époque où je faisais délibérément violence à mon sens critique, afin de rester impartial et réceptif aux nombreuses nouveautés qui se présentaient à moi tous les jours. Mais lorsque je fus contraint de reconnaître par la suite que ces scènes de séduction n’avaient jamais eu lieu, qu’elles n’étaient que des fantasmes forgés par mes patients, et que je leur avais peut-être imposés moi-même, je restai pendant un certain temps perplexe Ma confiance en ma technique ainsi qu’en ses résultats essuya un rude coup ; n’avais-je pas en effet contenu ces scènes par une voie technique que j’estimais correcte, et leur contenu n’était-il pas dans une relation évidente avec les symptômes dont était partie mon investigation ? Lorsque je me fus ainsi ressaisi, je tirai de mon expérience les conclusions correctes, à savoir que les symptômes névrotiques ne se rattachaient pas directement à des expériences réellement vécues, mais à des fantasmes de désir, et que, pour la névrose, la réalité psychique importait plus que la réalité matérielle. Je ne crois toujours pas aujourd’hui que j’aie imposé des fantasmes de séduction à mes patients, que je leur aie "suggérés". Je m’étais trouvé là confronté pour la première fois au complexe d’œdipe, qui devait prendre par la suite une signification prépondérante, mais que je ne distinguais pas encore sous un travestissement aussi fantasmatique »  [ 10 ] .

Si Freud, dans un après-coup, se rend compte pour la première fois de son erreur en septembre 1897 (dans une lettre à Fliess datée du 21), il faut aujourd’hui comprendre que c’est la découverte de cette erreur qui fut-elle même la grande découverte de Freud. C’est pour cette raison qu’il ne cessa jamais de l’exposer et de la préciser. Ce que Jacques Lacan, après Freud, continuera en proposant une écriture fantasme à l’aide du mathème : $ <> a  [ 11 ] .

« Il ne faut compter sur rien qui soit de corps apparent, ni de motricité animale », dit Lacan, en conclusion de la séance du 22 octobre 1973, au moment même où il introduit le nœud du fantasme  [ 12 ] . Si l’on comprend qu’il n’y a « pas d’autre mode d’entrée pour le sujet dans le réel que le fantasme »  [ 13 ] et que « c’est le réel qui permet de dénouer ce dont le symptôme consiste »  [ 14 ] , l’on comprend aisément l’incomparable et extraordinaire efficacité de la psychanalyse, seule véritable "cure par la parole" des formations, des fantasmes de l’inconscient.

[ 1 ]  « L’inconscient, c’est le réel en tant qu’impossible à dire » (Jacques LACAN, « C’est à la lecture de Freud… », Cahiers Cistre, n°3, pp. 9-17, 1977, p. 14).

[ 2 ]  « La sexualité fait trou dans le réel », (Jacques LACAN, « L’Éveil du printemps », dans F. Wedekind, Théâtre, pp. 9-12, Gallimard, Paris, 1974, p. 10).

[ 3 ]  Jacques LACAN, Séminaire XXIV (1976-1977), « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », séance du 16 novembre 1976.

[ 4 ]  Sigmund FREUD par lui-même [1952], Gallimard, Paris, 1984, p. 62.

[ 5 ]  Sigmund FREUD, « L’Inconscient », Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968.

[ 6 ]  Sigmund FREUD en conclusion de L’Interprétation des rêves (1900, PUF, Paris, 1967, p. 526).

[ 7 ]  Sigmund FREUD, Œuvres complètes, vol. XIII, PUF, Paris, 1988, p. 320.

[ 8 ]  Ibid., p. 320

[ 9 ]  Jacques LACAN, « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Scilicet n°1, 51-60, 1968.

[ 10 ]  Sigmund FREUD par lui-même, op. cit., pp. 57-59.

[ 11 ]  « Le désir… ne se soutient que du rapport qu’il méconnaît, de la division du sujet à un objet qui le cause. Telle est la structure du fantasme » (Jacques LACAN, « Du "Trieb" de Freud et du désir du psychanalyste » [Résumé des interventions au colloque de l’Université de Rome en janvier 1964, sur le thème : "Technique et casuistique"], Écrits, Seuil, Paris, 1966, p.853).

[ 12 ]  Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XX, « Encore », Seuil, Paris, 1975, p. 123.

[ 13 ]  Jacques LACAN, « Compte rendu d’enseignements », Ornicar, n° 29, pp.8-25, 1984, p. 16.

[ 14 ]  « C’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un nœud de signifiants. Nouer et dénouer n’étant pas ici des métaphores, mais bien à prendre comme ces nœuds qui se construisent réellement à faire chaîne de la matière signifiante. Car ces chaînes ne sont pas de sens mais de joui-sens, à écrire comme vous voulez conformément à l’équivoque qui fait la loi du signifiant. Je pense avoir donné une autre portée que ce qui traîne de confusion courante, au recours qualifié de la psychanalyse » (Jacques LACAN, Télévision, Seuil, Paris, 1974, p. 22.

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